Travail et vie quotidienne à Athènes à l’époque classique (Ve-IVe siècles avant J.-C.)

14 déc 2010 - 18:30

Café le Parisien / 49, rue Noël Ballay / Chartres

Par Saber MANSOURI, chargé de conférences à l’EHESS

Autour de son ouvrage, La démocratie athénienne, une histoire de oisifs, éditions Versaille, 2010


Influencée par les conceptions politiques de Platon et d’Aristote, l’historiographie moderne a longtemps présenté le citoyen athénien comme un homo politicus, c’est-à-dire un individu consacrant la majeure partie de son temps à la guerre et l’exercice politique dans le cadre des institutions athéniennes : le Conseil (organe principal de la démocratie athénienne formé de cinq cents membres tirés au sort), l’Héliée (le tribunal populaire d’Athènes) et l’Ecclésia (l’Assemblée générale de tous les citoyens athéniens). Selon cette même historiographie, le travail était le domaine réservé aux non-Athéniens : esclaves, affranchis, étrangers et métèques.
Ce tableau ne correspond pas à la réalité athénienne telles que les multiples sources nous la restituent : non seulement les Athéniens travaillaient – nous donnerons des exemples sur les différentes activités -, mais leur temps n’était pas consacré exclusivement à une participation politique institutionnalisée ; on les voit vivre aussi dans un espace politique, social et économique ouvert, l’agora, où la parole et les discussions politiques, sociales et privées constituaient des moments forts de l’exercice politique. Lieu du fonctionnement de la démocratie et de la société athénienne au quotidien, cet espace ouvert élargit en quelque sorte l’espace institutionnel décrit plus haut. C’est le lieu où se formaient des petites assemblées pour discuter, échanger des nouvelles, propager des rumeurs, informer mais aussi désinformer, critiquer un vote, un jugement ou un discours, etc. L’agora est donc un espace politique ouvert à toutes les catégories sociales, politiques et juridiques, qui participe aussi, largement, à l’« éducation politique » des citoyens. Pour Moses. I. Finley, « Athènes n’était pas seulement une société du face à face ; c’était, encore une société méditerranéenne : les gens se rassemblaient dehors, les jours de marché, pour les fêtes, qui étaient nombreuses, et, toute l’année, au port et sur la place principale. Les citoyens étaient membres de divers groupes officiels ou non (famille ou maisonnée), voisinage ou village, unités militaires et navales, groupes professionnels (paysans à l’époque des moissons ; artisans qui, en ville, tendaient à se regrouper dans certaines rues), clubs pour les gens de la bonne société. Tous ces groupements fournissaient des occasions d’échanges de nouvelles et de bavardages, de discussions et de débats, et contribuaient à une incessante éducation politique. »1 Les métèques font partie de ces différents regroupements et participent effectivement à la circulation horizontale des idées et à cette démocratie politique et sociale au quotidien.

L’agora serait alors le lieu où s’exerçait souverainement l’«opinion publique athénienne » ? Pour tenter de répondre à cette question et afin d’éviter toute confusion conceptuelle, un détour par la démocratie moderne serait éclairant. Reine incontestée et efficace dans la démocratie athénienne (rappelons que cette souveraineté peut être aussi dangereuse ; et pour ne donner qu’un seul exemple, Socrate fut condamné à mort avec une différence de soixante voix : 280 citoyens étaient pour sa condamnation ; 220 étaient contre, ce qui fait dire à Voltaire qu’au tribunal Athénien, on pouvait compter  facilement sur 220 philosophes), l’«opinion publique », ou l’opinion citoyenne – pour ceux qui craignent l’anachronisme –, perd son autonomie dans notre démocratie moderne, ce lieu vide, malgré une souveraineté de façade dictée par une actualité qui n’attend jamais, laquelle se donne de plus en plus une légitimité populaire grâce à une succession effrénée de sondages, de consultations citoyennes, de forums citoyens et participatifs, du « blog citoyen », etc. Le citoyen d’aujourd’hui devient alors l’expert d’un jour dont son expertise ne sert absolument à rien. Sans radios, presse écrite, sondeurs téléphoniques et autres techniques de la communication, à Athènes, mesurer l’opinion, la « sonder », la dire et la faire circuler, se faisait sans intermédiaires. Sonder l’opinion – nous dirions surtout l’écouter – et la faire circuler étaient des comportements qui se faisaient librement et directement même si le discours jouait un rôle important dans la fascination et l’orientation de cette même opinion. Aux discours, s’ajoute bien évidemment la rumeur, porteuse d’informations et de désinformations. Les Athéniens avaient la bouche bavarde et l’oreille curieuse ; la nouvelle de la défaite militaire athénienne en Sicile a vite circulé par une « agence de presse » d’un autre temps, le barbier.