Des immigrés pas comme les autres ? Histoire des commerçants étrangers en France

7 sept 2010 - 18:30

Café l’Euro-Café / 41, rue Moyenne / Bourges

Par Claire ZALC, chargée de recherches à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (CNRS-ENS)

Autour de l’ouvrage Melting Shop, une histoire des commerçants étrangers en France, éditions Perrin, 2010


Les immigrants qui ouvrent un atelier, une boutique ou un commerce ambulant en France ne ressemblent guère aux portraits habituellement dressés des « travailleurs immigrés ». Situés à l’écart des réseaux de recrutement de la main-d’œuvre étrangère, ils se définissent essentiellement par un statut : l’indépendance. Mais dans quels secteurs s’implantent-ils ? D’où viennent-ils ? Quels produits vendent-ils ? Les boutiques des étrangers font-elles de l’ombre aux commerçants français ou se spécialisent-elles, au contraire, dans des « niches économiques » ? Melting Shops s’interroge sur les transformations, introduites par l’arrivée d’immigrants, dans le monde de l’indépendance. Innovations commerciales, nouveaux produits, concurrences, quels ont été les effets de l’installation d’immigrants dans la boutique ?
Répondre à ces questions permet de s’interroger sur la question, contemporaine, de la formation des « élites étrangères » en y portant un éclairage historique. Depuis le début du 19ème siècle, les indépendants étrangers se situent dans un rapport spécifique à l’administration française puisque le principe révolutionnaire de « la liberté du commerce» rend le monde de l’entreprise ouvert à tous, sans condition de nationalité. On y rencontre ainsi nombre de réfugiés politiques qui, tel Norbert Elias, vendeur de jouets à Paris en 1934, trouvent dans la boutique une issue possible pour subvenir rapidement et sans trop d’entraves, à leur survie. Ne faut-il pas, dès lors, examiner avec circonspection le postulat qui place les petits artisans et commerçants étrangers au sommet de l’échelle sociale de la société immigrée pour montrer combien le monde de la boutique et de l’atelier est également fait d’exclusion et de déclassement ? Retracer les flux d’arrivée et de sortie des étrangers dans le monde de la petite entreprise au regard des changements de conjoncture économique et de contexte politique, comparer les réussites des entreprises entre Français et étrangers amènent à démonter un certain nombre de présupposés sur les liens entre entreprise étrangère et précarité économique, entre origine nationale et spécialisation professionnelle ou encore entre accès à l’indépendance et trajectoire sociale ascendante.
Ce travail tente, en outre, de mettre à l’épreuve des faits les théories sur l’entrepreneuriat ethnique en décrivant comment sont mobilisées, dans l’activité, les configurations familiales, « communautaires » ou encore « nationales ». Qui n’a pas en mémoire l’une ou l’autre de ces photographies représentant une boutique parisienne tenue par un commerçant étranger dans l’entre-deux-guerres, parée d’inscriptions en cyrilliques ou de lettres hébraïques, illustration bien souvent accompagnée de la rengaine sur le « cosmopolitisme » de la capitale ? Les immigrants se regroupent-ils dans les mêmes lieux, pour ouvrir boutique ? Contribuent-ils à la genèse de « quartiers d’immigration » ? Il semble que du milieu du 19ème siècle aux années 1930, il faut plutôt décrire les boutiques des étrangers comme des lieux de rencontre, d’approvisionnement et de sociabilité partagés par l’ensemble des habitants d’un quartier. Leurs clientèles dans un curieux brassage, s’y retrouvent pour nouer de nouveaux liens. Cette dynamique ne doit pas pour autant faire oublier les difficultés et les contraintes auxquelles se heurtent les petits entrepreneurs étrangers.
Les rouages se grippent au cours des années 1930. Pour les immigrants, les effets de la crise sont autant statutaires qu’économiques et sociaux. Les pouvoirs publics, sous la pression de classes moyennes indépendantes particulièrement virulentes contre la « concurrence déloyale des étrangers », vont dresser des barrières à l’aventure indépendante afin de limiter puis sélectionner les immigrants qui cherchent à ouvrir une boutique ou un atelier. Les années 1930 sonnent, sans conteste, le glas de l’époque de la « liberté du commerce pour tous ».
Melting Shops s’inscrit d’emblée au cœur d’interrogations contemporaines. L’histoire de ces étrangers, partis en « quête d’indépendance » voudrait modifier le regard qu’on porte sur les immigrants qui peuplent, aujourd’hui, les rues des agglomérations françaises, debout derrière un comptoir ou un étal de marché, assis dans leurs boutiques ou devant une machine à coudre.

Quelques ouvrages autour…
Bruno Anne-Sophie et Zalc Claire (dir.), Petites entreprises et petits entrepreneurs étrangers en France, 19e-20e siècles, Paris, Publibook, 2006
Green, Nancy, Du Sentier à la Septième avenue, La confection et les immigrés, Paris-New York 1880-1980, Paris, Seuil, 1998
Noiriel Gérard, Immigration, antisémitisme et racisme (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.Spire Alexis, Etrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975), Paris, Grasset, 2005.
Dornel Laurent, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Paris, Hachette Littératures, 2004
Le Bot Florent, La fabrique réactionnaire. Antisémitisme, spoliations et corporatisme dans le cuir (1930-1950), Paris, Presses de Sciences Po, 2007
Lemercier  Claire et Zalc Claire, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, Repères, La Découverte, 2008
Mariot Nicolas et  Zalc Claire, Face à la persécution.  991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, 2010.
Weil Patrick, Qu’est ce qu’un Français ?, Histoire de la nationalité française depuis la Révolution, Paris, Grasset, 2002