La marquise de Brinvilliers en procès

9 sept 2010 - 18:30

Café le Parisien / 49, rue Noël Ballay / Chartres

Par Agnès Walch, maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Artois (Arras).

Autour de son livre :  La Marquise de Brinvilliers, Paris, Perrin, 2010.

Le 17 juillet 1676, à huit heures du soir, six jours avant son quarantième anniversaire, Marie Madeleine d’Aubray, marquise de Brinvilliers, meurt sur l’échafaud place de Grève à Paris. La foule, massée pour assister à son exécution, est impressionnée par le courage de cette femme menue. « Elle est morte comme elle a vécu », écrit Madame de Sévigné, « avec résolution ». Quel était son crime pour que des juges aient prononcé contre une femme une sentence aussi impitoyable ? La marquise était reconnue coupable d’avoir tenté d’empoisonner son père, ses deux frères, son mari, sa sœur et sa fille. Tueuse en série, tel était le verdict des magistrats qui se fondèrent sur leur intime conviction, sur quelques indices retrouvés dans une cassette et sur une curieuse confession écrite de sa propre main.

Pourquoi donc reprendre le dossier ? Tout simplement parce que les travaux la concernant sont généralement imaginaires. Tel est le cas du roman de Catherine Hermary-Vieille, paru chez Gallimard en 1983, La Marquise des ombres, dont un cinéaste de télévision vient de s’inspirer pour un téléfilm qui sera diffusé à l’automne. La légende l’a donc toujours emporté sur la vérité historique, si tant est que le chercheur puisse la reconstituer à travers les archives et les documents qui lui sont parvenus en dépit des aléas de l’Histoire.

Quatre cent ans plus tard, l’historien peut se demander si, comme on l’a longtemps cru, elle était née avec l’instinct criminel. Mon expérience des archives judicaires m’a permis de constater que celles-ci ne disent pas la vérité. Il faut donc confronter précisément les documents et se demander si les témoins sont dignes de foi, comprendre leurs motivations à la délation ainsi que leurs revirements. Il faut aussi reconstituer la façon dont la légende noire concernant la marquise s’est constituée, en revenant aux mémorialistes et journalistes de l’époque, qui ont médiatisé l’affaire. La marquise de Sévigné rapporte la chronique précise de ses trois derniers mois lorsqu’elle est emprisonnée à la Conciergerie avant son exécution. Elle n’est pas la seule, car les rebondissements de l’affaire sont si nombreux qu’elle a suscité maints commentaires et qu’on en a fait des romans. L’historien doit enfin, avec l’apport des sciences médicales, se pencher sur son caractère, en se demandant comment une cette personnalité immature et instable a été manipulée par son entourage. cette femme est aliénée, certainement par sa folie, mais aussi et principalement par son incapacité à s’émanciper de sa condition féminine.

Son exécution n’intervient pas à n’importe quel moment : moins de deux ans plus tard, éclate l’affaire des Poisons, qui met en cause la propre maîtresse du roi. Or, il existe un lien étroit entre les empoisonnements de la marquise et ceux perpétrés après sa mort que l’exploration des archives m’a permis de détecter. La marquise de Brinvilliers fut victime du vent de panique qui soufflait sur le royaume de Louis XIV, où l’on criait à l’empoisonnement à toute mort soudaine, ainsi que de la rivalité politique entre Louvois et Colbert qui fait des quatre dernières années de sa vie une sorte d’épopée aventureuse. Derrière cette affaire apparaît un monde interlope, passionné par les sciences occultes et dénué de toute moralité, ainsi qu’une société en mutation où les « nouveaux riches » tentent de s’insérer dans les élites, où les relations de pouvoir sont dangereuses et où les femmes restent dominées par les hommes.
Cette affaire ne montre-t-elle pas le pouvoir délétère de l’argent, la difficulté de la justice à demeurer indépendante, la constance des querelles ministérielles et les conséquences liées aux carences affectives et éducatives dans l’enfance ?

Bibliographie indicative :
Agnès Walch, La Marquise de Brinvilliers, Paris, Perrin, 2010.
Agnès Walch, Histoire de l’adultère, Paris, Perrin, 2009.
Arlette Lebigre, L’Affaire des poisons, Paris, Editions complexe, 1989.
Catherine Hermary-Vieille, La Marquise des ombres, Paris, Gallimard, 1983.