Jérusalem 1900, la ville sainte à l’âge des possibles

26 mai 2010 - 20:00

Brasserie de l’Univers / 8, place Jean Jaurès / Tours

ATTENTION ! Contrairement à ce qui a été annoncé préalablement, le Café historique de mai 2010 à Tours aura lieu le MERCREDI 26 MAI 2010 (et non le mardi 25 mai). Merci de votre compréhension !

Par Vincent LEMIRE, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Paris Est Marne La Vallée

Que faire d’une histoire classée « sans suite » ? Que faire des pièces d’archives, des pièces à conviction et des documents qui témoignent d’une réalité oubliée, d’une occasion manquée, d’un chemin finalement jamais emprunté ? C’est cet étrange vertige qui saisi l’historien lorsqu’il se penche sur un moment singulier de l’histoire de Jérusalem, suspendu au tournant des 19ème et 20ème siècles, un moment aujourd’hui largement ignoré, enseveli sous les décombres des guerres et sous le fracas des querelles idéologiques.

« Jérusalem 1900 », ce moment est difficile à définir, sauf à tomber dans les pièges tendus par l’histoire légendaire. On peut donner quelques pistes : ce moment est celui d’une certain équilibre au sein de la communauté citadine, d’une certaine harmonie, peut-être, entre ses habitants, d’une certaine urbanité, en tous cas, qui relie alors les différents segments de sa population, dans le cadre d’une souveraineté impériale ottomane qui dure à Jérusalem depuis 1517 et qui cédera la place en 1917 à l’occupation puis au mandat britannique. C’est aussi le moment d’une certaine sécularisation de la vie urbaine dans la ville trois fois sainte, d’une certaine banalisation des débats qui la traversent. C’est le moment, enfin, d’une plus grande porosité des affiliations identitaires, d’une certaine souplesse des frontières intercommunautaires, mais également d’une mobilité encore assez forte des lieux de mémoires religieux et d’une certaine plasticité des points de ralliement de chacune des grandes communautés confessionnelles de la ville : les identités, les lieux, les frontières ne sont pas encore figées et ancrées dans le sol urbain comme elle paraissent l’être aujourd’hui. Une société urbaine plus fluide, plus ouverte, des traditions plus incertaines, et de ce fait moins offensives. Ce n’est pas une parenthèse enchantée, parce que l’histoire ne s’écrit pas avec des parenthèses ; c’est tout sauf un « âge d’or », parce que personne ne s’en souvient, ou ne veut s’en souvenir. C’est donc, pour l’historien, ni plus ni moins qu’un « âge des possibles », un point de bascule de la chronologie, un moment charnière au cours duquel, pendant quelques années, l’horizon est ouvert.

Ce subtil entre-deux peut se définir positivement, par la description d’une société urbaine relativement apaisée et cosmopolite, par la mise au jour de ses archives municipales encore méconnues, par le récit d’un certain nombre d’épisodes qui viennent nuancer voire démentir le portrait d’une ville qui serait par essence à la fois immobile, conflictuelle et fragmentée. Mais on peut également définir en négatif cet entre-deux, en soulignant ce qui le distingue de son « avant » et de son « après » : à la fin du 19ème siècle et à l’orée du 20ème, Jérusalem n’est plus seulement un agrégat de lieux saints disparates et disputés ; elle n’est pas encore le champs de manœuvres des luttes nationalistes et des intérêts des grandes puissances. La ville sainte, dans sa « Belle époque », n’est plus seulement un musée biblique à ciel ouvert, une mosaïque de sanctuaires plus ou moins solidement arrimés aux textes sacrées ; elle n’a pas encore basculé dans la chronique géopolitique de ses batailles rangées et de ses guerres régionales répétées. De ce point de vue, il s’agit ici de tordre le cou à une vision téléologique de l’histoire de la ville sainte : l’histoire téléphonée qui voudrait relier d’une ligne sans friture les querelles de clocher des années 1850 à la partition territoriale de la ville en 1948. Rien ne permet pourtant de dire, en se plaçant au point d’équilibre des années 1900, que la tragédie est déjà engagée, que le destin de la ville est tout tracé. Ce qu’il s’agit de démontrer ici, c’est qu’entre la « ville sanctuaire » et la « ville champs de bataille », une autre ville s’est inventé et a existé. Cette histoire — comme toutes les histoires ! —  s’est dessiné « provisoirement », ponctuellement, dans la précarité d’une époque troublée, dans la fragilité d’un équilibre instable, mais les archives sont là pour témoigner de ce moment oublié.

Bibliographie indicative ;

• Leyla Dakhli, Vincent Lemire et Daniel Rivet (dir.), « Proche-Orient : foyers, frontières et fractures », numéro spécial de la revue Vingtième Siècle, n° 103, Septembre 2009, Presses de Sciences Po.
• Catherine Nicault, Une histoire de Jérusalem (1850-1967), CNRS éditions, 2008, 297 p.
• Vincent Lemire & Yasemin Avci, « De la modernité administrative à la modernisation urbaine : une réévaluation de la municipalité ottomane de Jérusalem (1867-1917) », dans Nora Lafi (dir.), Municipalités méditerranéennes. Les réformes ottomanes au miroir d’une histoire comparée (Moyen-Orien, Maghreb, Europe méridionale), Berlin, 2005, p. 73-138.
• Rashid Khalidi, L’identité palestinienne, la construction d’une conscience nationale moderne, La Fabrique, 2003, 402 p. [édition originale, Columbia, 1997]