Une mort prompte et douce ? Histoire médicale de la guillotine.

26 avr 2010 - 18:30

Café l’Euro-Café / 41, rue Moyenne / Bourges

Intervenant : Anne CAROL, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille I

Il peut paraître paradoxal d’associer, dans un même titre, une machine à tuer et une profession dont le but déclaré est de lutter contre la mort.
La guillotine ne date pas de 1792. D’autres, auparavant, ont fabriqué, ici ou ailleurs, des machines à décapiter : on ne fera pas ici cette histoire. On s’intéressera plutôt à ce qui fait l’originalité de la machine moderne. Ce que la guillotine réalise ou devrait réaliser, c’est le projet progressiste, issu des Lumières, d’une mort à la fois indolore et sûre pour le condamné ; l’exact opposé des supplices de l’Ancien régime. Or, cette technicité est fournie par la médecine, ou plutôt par la chirurgie. Dès l’origine, la science médicale est impliquée activement, à la fois idéologiquement et techniquement, dans l’histoire de la guillotine.
Elle le restera jusqu’au XXe siècle. Prise à son propre piège, celui de la revendication d’expertise en matière de mort et de souffrances, la médecine ne va cesser en effet d’être sollicitée par la société pour garantir les deux promesses faites en 1789 : celle de la promptitude de la mort, et celle de sa douceur. Or, dès la fin de la révolution, des voix contestent ces deux éléments ; tout au long du XIXe siècle, et même jusqu’au cœur du XXe siècle, les interrogations naissent, toujours renouvelées, autour de cette question de la cruauté de décapitation, parfois chez les médecins eux-mêmes. Recherches, expériences observations s’accumulent pour tenter de répondre à une question qui ne semble jamais résolue.
Mais les médecins n’ont pas seulement adopté la posture de l’expertise. La physiologie naissante s’est particulièrement intéressée à ces cadavres fraîchement coupés en deux, où la vie semble subsister -au moins partiellement. De sorte que le médecin est devenu un familier de l’échafaud, non seulement pour s’assurer de la mort immédiate et calmer ainsi les angoisses de ses contemporains, mais tout au contraire pour tirer profit de l’ambiguïté de cette mort trop soudaine pour être immédiate. Observation, expérimentation… ou vivisection furtive ? L’anthropologie criminelle, l’anatomie ont enfin prélevé dans ce matériau humain les crânes, les mains et autres débris pour leurs musées. Ce dépeçage et cette exposition rejoignent le désir de vengeance exprimé par la presse à l’égard des « monstres criminels », et peut-être un courant profond dans l’opinion.

Faire l’histoire médicale de la guillotine, 33 ans après sa dernière « opération », c’est à la fois s’interroger sur le statut du condamné et sur l’éthique médicale dans une société entrée dans la modernité.