Émile Henry, un anarchiste dans la « propagande par le fait »

3 fév 2010 - 18:30

Café le Saint-Hubert / 25, rue de la poste / Châteauroux

Par Walter BADIER, chargé d’enseignement à l’Université d’Orléans

Au congrès anarchiste international de Londres de juillet 1881, le mouvement libertaire dans son ensemble affirme « la nécessité de joindre à la propagande verbale et écrite la Propagande par le Fait. » Pour les anarchistes, le moment semble alors venu de propager l’idée révolutionnaire « par des actes » afin d’allumer l’étincelle révolutionnaire.
En France, c’est comme le souligne Jean Maitron « avec un retard d’une décennie sur la théorie » qu’une véritable « épidémie terroriste » se répand, des attentats de Rachavol contre deux magistrats en mars 1892, jusqu’à l »assassinat du Président de la République Sadi Carno par Casério le 24 juin 1894.
Parmi les terroristes anarchistes français des années 1892-1894, Émile Henry est à la fois celui qui incarne le mieux cet épisode de violence et celui qui, paradoxalement, s’éloigne le plus de l’image « traditionnelle » du poseur de bombe.
Jeune intellectuel d’abord hostile au terrorisme aveugle, il modifie son jugement initial devant l’impact médiatique des attentats de Ravachol. Il dépose le 8 novembre 1892 à la société des Mines de Carmaux à Paris, une bombe qui explose au commissariat de la rue des Bons Enfants avant de frapper, le 12 février 1894, les paisibles clients du café Le Terminus. En justifiant ce dernier attentat par la phrase célèbre « Il n’y a pas d’innocents », il rend les masses directement responsables de leur asservissement. Condamné à la peine capitale à vingt et un ans, il est exécuté place de la Roquette, le 21 mai 1894.
Sa détermination, doublée d’une absence quasi totale d’émotion, fait de lui selon Georges Clémenceau, le « Saint Just de l’Anarchie« .
La radicalité d’Émile Henry a pour effet d’accélérer l’éloignement des libertaires de la propagande par le fait et révèle au grand jour les divergences présentes au sein de l’anarchisme entre les tenants d’une approche « sociale » et les partisans d’une conception « individualiste ». Finalement, après l’échec de la propagande par le fait, les militants dans leur immense majorité se détournent de la conception individualiste de la lutte pour se lancer, par le biais des syndicats, à la conquête de la classe ouvrière. C’est le début de l’anarcho-syndicalisme.

Bibliographie indicative :
- BADIER Walter, Émile Henry, de la propagande par le fait au terrorisme anarchiste, Paris, éditions Libertaires, 2007.
-BADIER Walter, « Le mouvement anarchiste français et la propagande par le fait : ‘exemple des frères Henry », Gavroche, n°156, octobre-décembre 2008.
-MAITRON Jean, Le Mouvement anarchiste en France, Tome 1 : Des origines à 1914, Paris, Gallimard, 1992
-MAITRON Jean, Ravachol et les anarchistes, Paris, Julliard, 1964
-MANFREDONIA Gaetano, L’individualisme en France (1880-1914), Thèse de doctorat, IEP, 1990.
-MERRIMAN John, Dynamite Club. L’invention du terrorisme moderne à Paris, Paris, Tallandier, 2009