La défense contre les crues de la Loire (Blois XVIè-XXè))

2 fév 2010 - 18:30

Café le Liber’thés / 21, avenue du président Wilson / Blois

Par Françoise DE PERSON, docteur en histoire

La Loire n’a pas connu de très grandes crues depuis un siècle. Les habitants du Val gardent la mémoire des crues extraordinaires de 1846, 1856, et 1866. Les récits de ces catastrophes, des brèches dans les levées, des quartiers submergés, du fleuve charriant troncs d’arbres et épaves se transmettent de génération en génération.
L’étude historique permet de prendre de la distance, de s’interroger sur le pourquoi et le comment, d’apporter des preuves.
Les levées, marques de la lutte contre les crues, sont inscrites dans le paysage. Les premières sont apparues en Anjou au XIIe siècle. La fonction des levées était de protéger les populations contre les crues, de permettre la mise en valeur des terres mais aussi de faciliter la navigation en concentrant les eaux, et servir ainsi les intérêts des marchands. D’abord isolées, elles sont devenues continues, courant sur des centaines de kilomètres le long du fleuve, en vue de constituer un rempart insubmersible. Le plus grand des dangers est dès lors la rupture de ces levées, l’ouverture de brèches à n’importe quel moment et à n’importe quel endroit. Lors des grandes crues, la pression sur les levées est si forte que ce risque est omniprésent.
Cette sensation de canal, de fleuve corseté par les levées, que décrivait déjà La Fontaine en 1663,  est très forte à Blois. Ici le lit de la Loire n’a que 300 mètres de largeur. Et si cela fait l’admiration des voyageurs, la traversée de la ville forme un goulet d’étranglement en temps de crues.
L’exemple de Blois est intéressant en ce qu’il illustre un cas extrême. Son étude historique permet de connaître l’évolution des dispositifs de protection et les luttes incessantes contre les crues menées au cours des siècles par les échevins, les ingénieurs et les populations.
Les échevins blésois comprirent dès la fin du XVIe siècle la nécessité de ménager un exutoire à la Loire, de la « décharger » en évacuant le trop plein d’eau pour préserver les levées et le pont. Ainsi fut aménagé « le Canal de Blois » qui dirigeait les eaux vers le val du Cosson pour contourner le faubourg de Vienne. Devenu un véritable ouvrage de maçonnerie, aux dimensions calculées, le déchargeoir de la Bouillie, souvent cité en exemple, a fonctionné de multiples fois permettant d’épargner les faubourgs. Dans le paysage, il apparait sous la forme d’un simple abaissement de la levée. Le déversoir de La Bouillie est le seul, avec celui de Saint Martin d’Ocre près de Gien, à avoir fonctionné, à la différence des déversoirs construits au XIXe siècle, ceux d’Avaray et de Montlivault par exemple, qui eux n’ont jamais servi. Le déversoir de la Bouillie fait fonction de laboratoire.
Une masse de documents très variés existe sur le déversoir de La Bouillie, objet a priori « peu historique ». Nous citerons entre autres : les registres de délibérations municipales de Blois, la série C (Administration provinciale. Dépôt de l’Intendance), cartes et plans, série E, série F14 des Archives nationales (Travaux publics. Rivières et canaux ; Loire et affluents, (1700-1800), archives privées de Beauregard, série L, série S (voies d’eau et routes), archives de la DDE. À cela, il faut ajouter les témoignages, les articles de presse, les cartes postales, les vestiges sur le terrain (échelles de crues, levées de gardes, le déversoir lui-même, vestiges des ponts Châtrés). Toutes ces sources, croisées entre elles, permettent de faire l’historique de l’évolution de cet ouvrage mais aussi d’apprécier le travail des ingénieurs, la pression des habitants pour ou contre le déversoir, l’organisation de la lutte contre les inondations, les secours …
Cette histoire, spécifique, est cependant autant liée aux évènements hydrologiques, aux innovations techniques, aux évènements politiques qu’à la vie quotidienne des habitants.
En cas de crue centennale, le déchargeoir de la Bouillie sera le premier à fonctionner, avant les nouveaux déversoirs réglés à une hauteur supérieure.

Bibliographie indicative
Françoise de Person, « Le Déchargeoir de la Bouillie en action ou le contrôle du chemin de l’eau de 1584 à 1907 », janvier 2002, DIREN Centre.