Machiavel, les enjeux d’une biographie

14 jan 2010 - 18:30

Café le Liber’thés / 21, avenue du président Wilson / Blois

Par Sandro LANDI, professeur à l’université Michel de Montaigne de Bordeaux et visiting fellow au Centre for Reformation and Renaissance Studies, Toronto.

Par l’énorme influence exercée dans l’imaginaire occidental, la légende de Machiavel semble conditionner à jamais son interprétation au point de rendre presque superflue la connaissance de sa vie. Du Machiavel démoniaque, incarnation de la nature criminogène du pouvoir, au Machiavel républicain, modèle même du citoyen vertueux, peu de personnages ont connu autant d’appropriations controversées ; peu de personnages ont également alimenté un intérêt constant qui touche aussi bien le monde universitaire que les médias et le grand public.
Le regain d’intérêt récent à l’égard de Machiavel s’est produit en France relativement en marge des études historiques. Pour des raisons complexes, qui tiennent surtout à la crise de l’histoire politique, les historiens français ont progressivement délaissé Machiavel qui est devenu, en revanche, un sujet privilégié des études philosophiques et politiques. Souvent considérables par leur doctrine, celles-ci sont néanmoins en décalage par rapport aux quelques certitudes qui émergent du vécu machiavélien. Traiter Machiavel comme un intellectuel à la culture philosophique digne d’un grand humaniste ou comme le théoricien génial de la politique moderne c’est en effet faire œuvre d’abstraction, non d’histoire. Par ailleurs, l’engouement actuel pour Machiavel – phénomène français qui mériterait une réflexion spécifique – touche aussi le monde des médias. A ce propos on ne peut s’empêcher de constater la fracture grandissante entre, d’un côté, la connaissance de plus en plus fine de Machiavel cultivée par une poignée de spécialistes et, de l’autre, les appropriations hâtives, innombrables et abusives dont son nom fait l’objet de la part de journalistes et d’hommes politiques le plus souvent insouciants des données réelles de sa vie et de son discours.
À l’égard de Machiavel, il y a donc un véritable « devoir de complexité » que l’historien doit à nouveau chercher à imposer dans l’espace public. Tâche sans aucun doute ardue, mais c’est dans ce sens que la biographie, vieil outil historique, genre hybride par excellence, retrouve sa pertinence et ses vertus longtemps contestées. Redonner à Machiavel son épaisseur biographique et à sa biographie la densité d’une existence ouverte sur des issues multiples et contradictoires : voici le but de cette étude. Fondée largement sur la correspondance publique et privée de Machiavel, cette biographie essaie de saisir le lien qui s’établit au jour le jour entre un vécu parfois banal et même trivial et l’originalité d’une réflexion qui, comme peu d’autres, a encore la force d’interpeller et de faire vaciller nos certitudes culturelles et morales.
Le scandale de Machiavel est dans la rupture qu’il opère constamment avec le sens commun et dans la distance qu’il sait imposer à la réalité qu’il observe, sans réserves, ni préjugés. C’est ce même Machiavel qu’il faut garder à distance, en respectant son altérité radicale. C’est enfin de ce Machiavel, hors de toute confiscation ou mystification, dont on a aujourd’hui le plus besoin.

Bibliographie :
-Felix GILBERT, Machiavel et Guichardin. Politique et histoire à Florence au XVIe siècle, Paris, Seuil, 1996
-Sandro LANDI, Machiavel, Paris, Ellipses (collection biographies historiques), 2008
-John M. NAJEMY, Between Friends. Discourses of Power and Desire in the Machiavelli-Vettori Letters of 1513-1517, Princeton, Princeton U.P., 1993