À l’heure des panthéons : culte des morts et combats politiques à l’âge romantique

19 nov 2009 - 18:30

Café le Parisien / 49, rue Noël Ballay / Chartres

Auteur : Emmanuel FUREIX, maître de conférences à l’Université Paris 12.

Comment lire le politique à travers le culte rendu aux grands morts, héros et martyrs ? Les deuils publics aident-ils à saisir les conflits politiques (et leur éventuel dépassement) ? L’actualité récente (le deuil protestataire en Iran après les événements de juin-juillet 2009), ou plus lointaine (les funérailles de Mitterrand en 1996 ; les derniers enterrements-manifs dans les années 1960-1970) montre tout l’intérêt de ce questionnement. L’ambition de cette séance de café historique est de comprendre tous les usages possibles du deuil en politique, à partir d’un éclairage sur le Paris du premier XIXe siècle.
De 1815 à 1840, de l’exhumation de Louis XVI et Marie-Antoinette au Retour des cendres de Napoléon, les grands deuils publics cristallisent les émotions collectives. Une génération après la Révolution française, ils disent avec force les tensions d’une société. Paris résonne de ces deuils dynastiques, étatiques, contestataires voire insurrectionnels, par lesquels s’opposent les France multiples issues de la Révolution.
Sous la Restauration (1814-1830), le deuil des victimes de la Révolution se concentre sur la famille royale – Louis XVI, Marie-Antoinette, dans une moindre mesure Louis XVII et Madame Élisabeth – et sur l’expiation du régicide… Au risque de ressusciter un conflit civil que l’on cherche par ailleurs à effacer. Les funérailles officielles – du duc de Berry au roi Louis XVIII – célèbrent le seul sang dynastique et reconstituent imaginairement une société organique… Au risque de susciter l’incompréhension face au sentiment d’anachronisme.
Les deuils « nationaux » du régime de Louis-Philippe (1830-1848) célèbrent, dans un éclectisme revendiqué, toutes les sources possibles de gloire : de la violence insurrectionnelle (les insurgés des Trois Glorieuses) à la restauration de l’ordre, du service de l’État au charisme napoléonien (Retour des cendres de Napoléon). Au risque de la confusion…
Dans le même temps, la mort d’opposants notoires, députés ou généraux (Foy, Lamarque, La Fayette, etc.), d’insurgés ou de condamnés à mort politiques permet le déploiement de rituels ouvertement protestataires. L’enterrement d’opposition, inventé dans les années 1820, préfigure largement la manifestation contemporaine : il déploie dans l’espace public des foules très conséquentes affichant par des cris, des emblèmes ou des gestes, une dissidence symbolique. Des individus, bien au-delà des élites censitaires, entrent par effraction dans un espace public qui leur est d’ordinaire proscrit. Des pans entiers de la mémoire collective, volontiers refoulés, affleurent en ces occasions. L’avenir de ces rites, à gauche, sera particulièrement riche, des funérailles de Jaurès à la montée du Mur des fédérés, jusqu’aux obsèques des victimes de Charonne. De la même manière, les pèlerinages sur les tombes de condamnés à mort politiques (maréchal Ney) ou d’insurgés permettent aux « vaincus » de l’histoire de ne pas mourir deux fois.
Ce que ces deuils publics permettent de révéler, n’est autre qu’une représentation politique en permanente reconstruction au lendemain de la Révolution. Des sacralités concurrentes, de nature religieuse ou non, s’affrontent à travers des imaginaires de la gloire et des panthéons rivaux. Des souverainetés contradictoires, monarchique, nationale ou populaire, se donnent à voir dans les cultes rendus aux morts. Autrement que les institutions officielles – le Parlement ou la presse – les deuils publics résonnent de la confrontation des opinions, des croyances et des sentiments politiques.