Denis et Isaac Papin : parcours croisés dans la République des Lettres

22 mai 2013 - 18:30

Café le Liber’thés / 21, avenue du président Wilson / Blois

Par Thomas GUILLEMIN, doctorant en histoire

Dans le cadre de Denis Papin 2013

La communication partira d’un constat historiographique : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, dans les dictionnaires biographiques et les encyclopédies, Denis est toujours présenté comme le « cousin du fameux théologien Isaac Papin » ; la Révolution passée, le rapport s’inverse : « Isaac, cousin germain du célèbre Denis Papin, inventeur du digesteur ». Il s’agira ensuite décrire en parallèle trajectoire personnelle des deux cousins en en présentant les spécificités, de révéler une étape inédite de la vie de Denis que nous avons identifiée au fil de nos recherches sur Isaac et enfin d’aborder en détail les moments où leurs chemins se croisent : bien qu’ils aient chacun suivi une carrière différente, Denis et Isaac ont eu l’occasion de se retrouver à plusieurs moments importants de leurs parcours. Celui de Denis est bien connu : étudiant en médecine à Angers, médecin à Blois, assistant de Huygens à la Bibliothèque royale à Paris. Au cours des deux années blésoises où il exerce en tant que médecin, Denis a très vraisemblablement fréquenté le jeune Isaac : il est sans doute l’un des deux parents qui dispensent à ce dernier les premières bases d’une instruction. Denis quitte ensuite le royaume de France pour l’Angleterre et connaît une première reconnaissance de ses travaux à la Royal Society. Jusqu’au milieu de la décennie 1680, Isaac suit quant à lui la formation classique pour devenir pasteur. Il échoue à l’Académie de Saumur en 1683 à cause de ses positions théologiques novatrices. Il s’exile alors à Bordeaux. C’est précisément dans cette ville que s’est déroulée l’étape inédite du parcours de Denis que nous avons découverte : après une tentative d’installation à Venise, il rentre en France par Bordeaux, où il séjourne près de trois mois et réalise une série d’expériences, non pas dans un contexte scientifique mais auprès de ses coreligionnaires bordelais. Il est d’ailleurs possible que ce séjour de Denis explique l’installation, à peine un an plus tard, d’Isaac à Bordeaux, où il trouve un emploi de précepteur chez un intellectuel anglais. C’est dans ce contexte, deux ans avant la Révocation de l’Edit de Nantes, qu’Isaac intègre la République des Lettres, cette grande communauté des intellectuels européens qui s’intéressent à tous les domaines du savoir et que Denis fréquente déjà depuis ses années parisiennes. Si l’excellence de Denis dans la recherche en physique est connue et reconnue, l’on sait moins qu’Isaac fut l’un des théoriciens de la liberté de conscience, aux côtés de Pierre Bayle, le plus important des intellectuels réformés de cette période. Bayle est ainsi une figure incontournable de la République des Lettres et les deux cousins furent en relation avec lui. Après la Révocation, Isaac passe en Angleterre, retrouve Denis à Londres et assiste à plusieurs séances de démonstrations scientifiques à la Royal Society. Tout juste ordonné pasteur, Isaac quitte l’Angleterre et tente de s’installer comme pasteur d’abord aux Provinces-Unies, puis dans le Saint-Empire. A l’instar de Denis, mais pour des raisons différentes, sa tentative se solde par un échec. Alors que Denis, après avoir rejoint Marbourg, ne parvient à retrouver une situation viable, Isaac opte pour une solution radicale : il décide de rentrer dans le Royaume de France et de se convertir au catholicisme. Dès lors, il mène une vie confortable, à Blois, comme pensionné du clergé. S’il opte pour une spiritualité catholique hétérodoxe, le jansénisme, il n’en laisse rien paraître dans sa vie à Blois. Même si désormais les deux cousins ne se recroiseront plus, Isaac met en œuvre les découvertes de Denis : plusieurs lettres des années 1694-1696 témoignent de la construction par Isaac, à Blois, de différents modèles de digesteurs. Le converti tente de diffuser les machines inventées par son cousin au plus haut niveau de l’Etat, en sollicitant Michel Bégon, vraisemblablement en vain. En 1709, quelques jours après avoir écrit à Leibniz, le dernier ami de Denis dans la République des Lettres, Isaac meurt : ses théories originales sur la liberté de conscience tombent alors dans l’oubli. Denis, s’éteint à Londres, quelques années après la mort de son jeune cousin, dans des conditions tragiques et dans l’anonymat le plus total. Isaac et Denis, aux trajectoires si opposées mais pourtant comparables en un sens, furent deux novateurs dans leurs domaines respectifs et fréquentèrent les mêmes grandes figures de cette République des Lettres dont ils furent des acteurs fameux en leur temps.