La France de la Restauration (1814-1830)

5 déc 2012 - 18:30

Bar L’Atelier / 203 rue de Bourgogne / Orléans

Par Francis DEMIER, professeur d’histoire contemporaine – Université de Paris Ouest

La Restauration, abordée jusque là sous l’angle institutionnel (la question de la Charte) et celui de l’histoire des idées (ultracisme versus libéralisme), est analysée comme le dernier épisode d’un conflit beaucoup plus ample qui a commencé en 1789. A la racine de ce conflit, pas seulement une bataille d’idées menée sur le terrain parlementaire qui s’impose alors comme un cadre nouveau de la vie politique, mais une bataille « d’intérêts » qui met aux prises les gagnants et les perdants de l’épisode révolutionnaire à un moment où le mouvement populaire a perdu son souffle. Au profit dynamique dans une phase de remarquable prospérité  s’oppose la rente foncière affectée par la baisse des prix après le « beau XVIIIe siècle ». Du côté de la bourgeoisie se construit un modèle de développement et de modernisation « néo-colbertiste » qui tient jusqu’au Second Empire et qui réinterprète le modèle libéral de l’école d’Adam Smith. Défendu par les Constitutionnels (le couple Richelieu-Decazes), théorisé par les doctrinaires, ce libéralisme français prend appui sur l’Etat et est promu par une technocratie dont la compétence s’impose aux tenants d’une réaction aristocratique à l’ancrage très fragile dans la France postnapoléonienne.

C’est dans ce cadre que s’organise une mobilisation des forces productives calée dans un marché dont les limites sont héritées de l’épisode révolutionnaire. Un libéralisme économique et social déterminé, protégé de la concurrence anglaise à l’extérieur rejette à l’intérieur toute tentative de retour en arrière vers les corporations et les monopoles. La Charte apporte un cadre politique à ce mouvement de fond : une monarchie à la légitimité fondée seulement sur « la chaîne des temps », une liberté retrouvée mais limitée, un suffrage censitaire qui fait le jeu d’une bourgeoisie plus nombreuse que l’aristocratie dans ce nouveau système représentatif. La droite, au tournant des années 1820, a pris la mesure de ce qui était pour elle un marché de dupes, mais a échoué dans sa contre-offensive. Ses efforts pour inviter la France à vivre dans le souvenir de l’ancienne monarchie et expier les « crimes de la Révolution » n’ont jamais trouvé de véritable ancrage en dépit de la mobilisation de l’Eglise catholique à son profit.

Le second ultracisme royaliste de Villèle, adoptant finalement l’armature de l’Etat napoléonien, dans les années 1820, a tenté, lui, de reconstruire par en haut les bases économiques et sociales d’une aristocratie en péril dont le romantisme réactionnaire faisait écho à la crainte du déclin et à l’inquiétude secrète de ne pouvoir surmonter les défis de la France moderne. Hanté par le modèle social anglais d’une puissante aristocratie foncière, Villèle a multiplié les efforts pour redonner à la noblesse une hégémonie sur la société provinciale tout en ménageant une bourgeoisie devenue à ses yeux trop forte pour être écartée. L’accumulation des haines de la droite à l’égard du souvenir de la Révolution a été la plus forte et a rendu inutiles les efforts déployés par Villèle.

Ce refus obstiné de l’aile la plus dure de l’aristocratie foncière soutenue par Charles X, a fait encore échec, en 1828, à la tentative de Martignac de proposer une issue réformiste inspirée des techniques de déminage politique rodées Outre-Manche. Mais le fol espoir d’un retour vers le passé devint, dans une crise économique et sociale profonde, la source de l’explosion de juillet 1830. Dans une révolution surprise des masses parisiennes qui échappa à ceux-là même qui avaient pensé le renversement des Bourbons, la bourgeoisie fit montre d’une maturité politique nouvelle qui lui permit d’endiguer le mouvement révolutionnaire dans une Charte révisée et désormais acquise au drapeau tricolore. Au-delà, les Trois Glorieuses mettent un terme au conflit ouvert en 1789 en écartant à jamais la possibilité pour l’aristocratie française de se constituer en groupe privilégiée au sein des élites sociales confirmant, à l’échelle de l’ Europe, l’avance du modèle politique français.