Histoire(s) du corps vêtu

10 oct 2009 - 18:30

Café Le Pénalty / 3, place de la Résistance / Blois

Intervenante : Odile BLANC, docteur en histoire médiévale et responsable de la documentation des œuvres à l’Institut national du patrimoine

L’intérêt pour l’histoire du costume n’est pas nouveau : dès le XVIe siècle on rassemblait en volumes peintures et bois gravés qui représentaient les habits de tous les peuples connus. Les hommes de l’art notamment, en cette période qui se plaît à voir le monde comme un théâtre, y trouveront un utile enseignement pour leur peinture ou leur mise en scène.  Les recueils de costumes à l’usage des artistes atteignent des proportions quasi maniaques au XIXe siècle, où les frontières entre l’histoire et le genre sont devenues poreuses au point d’inquiéter certains critiques : que gagne le peintre à devenir antiquaire ? s’interrogent-ils.
L’époque est aussi au développement d’une nouvelle science, l’archéologie, soucieuse d’exhumer les « antiquités nationales » des ruines gothiques comme des manuscrits à peintures et des trésors d’églises. Et c’est aux médiévistes formés à l’École des chartes que l’on doit les premières histoires du costume proprement dites, patients dépouillements d’archives textuelles et visuelles. Inventaires de garde-robes, soupirera Roland Barthes qui retrouve peu ou prou dans cet ordonnancement chronologique des sources l’accumulation encyclopédique des livres d’habits. En 1957, date de la parution de son texte qui constitue une étape importante de son Système de la mode paru dix ans plus tard, le rassemblement de vêtements en bibliothèques visuelles – genre à nouveau fort en vogue – ne fait plus recette. On ne veut plus seulement voir des images de vêtements et contempler des modèles, on veut savoir comment ils se construisent, comment s’agencent les pièces entre elles, en fonction de quels principes et dans quelles circonstances ; on retourne les coutures, on examine les doublures, on déchiffre des lignes ; on scrute la composition des apparences, l’intention, l’effet ; on en révèle la grammaire, le langage, le système ; on en suit les modifications, les évolutions, les révolutions ; on étudie le vêtement proche et lointain, celui du passé et des confins, comme production sociale, construction identitaire ; on en extrait le fait de civilisation, de consommation. Plus récemment encore, on réédite des propos d’hommes de lettres concernant les manières de se vêtir, les anthologies littéraires venant ainsi compléter les bibliothèques visuelles et l’histoire des mœurs, que les années cinquante avaient congédiée, faisant retour dans le champ des études ; on pressent à nouveau dans le vêtement l’air du temps ; on en cherche le caractère comme on le fait d’une œuvre ; on étudie la manière dont il travaille une œuvre et, à considérer le rôle et même l’aura attribués à certains couturiers, on l’envisage comme une œuvre ; on en éprouve le sens, l’essence, les sens. Bref, on veut savoir comment ça marche et à quoi ça sert, ce que ça dit de nous et ce que ça nous dit.
La curiosité pour les vêtements est toujours allée de pair avec celle des goûts et des comportements. Les manuels de civilité ne l’ont pas oublié, qui traitent des corps autant que des habits : c’est le port, l’attitude, le comportement vestimentaire (l’habitus latin) plus que les pièces elles-mêmes, qui fait l’objet de considérations morales. Difficile d’étudier le vêtement sans s’intéresser d’une part au corps qui l’occupe et aux gestes qui le meuvent, d’autre part au discours porté sur lui. C’est particulièrement vrai pour l’historien, qui dispose le plus souvent d’un vêtement parlé ou écrit, médiatisé par différents discours inégalement pris en compte. La littérature a ainsi été longtemps suspecte d’être un produit de l’imaginaire et non du réel : mais l’imaginaire n’est-il pas partie intégrante du réel des sociétés ? Le rapport du vêtement au corps est justement omniprésent dans la littérature, Proust en est un célèbre témoignage. Il intéresse l’historien Philippe Perrot qui étudie le vêtement féminin des XVIIIe et XIXe siècles comme un « travail des apparences », et la psychanalyste Eugénie Lemoine-Luccioni qui étudie « l’acte de vêtement » : comment, une fois réalisé, il est porté, usé, transformé. Ainsi, depuis les années 1980, corps et vêtement se retrouvent dans les études (quelques études, c’est une tendance discrète quoique persistante). Le vêtement n’est pas seulement un code social et culturel, mais aussi une marque individuelle, un langage sentimental, un projet artistique : en un mot, l’une des grandes aventures de l’humanité.

Pour en savoir plus :

  • Odile Blanc, Vivre habillé, Paris, Klincksieck, 2009 ; Parades et parures. L’invention du corps de mode à la fin du Moyen Age, Paris, Gallimard, 1997
  • Jacques Laurent, Le nu vêtu et dévêtu, Paris, Gallimard, 1979
  • Eugénie Lemoine-Luccioni, La robe. Essai psychanalytique sur le vêtement, Paris, Seuil, 1983
  • Philippe Perrot, Le travail des apparences ou les transformations du corps féminin. XVIIIe-XIXe siècles, Paris, Seuil, 1984