Le corps empoisonné, de la Pucelle venimeuse à Viktor Ioutchenko

9 oct 2009 - 20:30

Le bistrot du Boucher / 18, place de la République / Blois

Intervenant : FRANCK COLLARD, professeur d’histoire du Moyen – Âge à l’université de Paris Ouest Nanterre

Il n’est pas interdit à l’historien qui met « le corps dans tous ses états » à la faveur du rendez-vous blésois de s’interroger sur ce qui, précisément, était censé venir perturber l’organisme dans l’esprit des gens du passé. Or, depuis la médecine grecque jusqu’à la Renaissance, en passant par l’intermédiaire arabe et les médecins scolastiques, on considère que l’élément perturbateur du corps le plus radical est le poison. Il est défini par Galien ou Avicenne comme ce qui transforme totalement le corps en lui au lieu d’être transformé ou assimilé par l’organisme comme le sont par exemple les aliments, ou, à un degré moindre, les médicaments. Un des états extrêmes du corps est donc l’état empoisonné, qui précède en général l’état de mort.
Il y a cinq ans, les effets impressionnants de la dioxine sur le visage du président Iouchtchenko, renvoyaient toujours à cette virulence délétère, avant que les médecins (français) n’accomplissent (en Suisse) des miracles. Ces effets ont été expliqués par de savants toxicologues car on dispose depuis le début du XIXe siècle d’une science des poisons en progrès constants. Mais on s’est finalement peu interrogé sur les usages politiques faits, à l’époque, de l’image du corps empoisonné. Il est utile, en remontant aux temps pré-scientifiques, d’explorer comment les sociétés anciennes, aux moyens diagnostics limités, se sont représenté le corps empoisonné (quels processus d’empoisonnement, quels signes, quels effets) et quels usages elles en ont fait (dissimulation, exposition, ouverture…), notamment dans le monde des puissants. Autre facette de la question, circula, à partir du XIIe siècle, l’histoire merveilleuse et épouvantable de cette « Pucelle venimeuse » au corps non pas détruit mais nourri par le poison (aconit ? chair de serpent ?) en vue de tuer, pour le compte de quelque roi indien, le conquérant macédonien Alexandre d’une étreinte, d’un baiser ou même seulement d’un regard.
Le corps empoisonné se prête donc à de multiples questionnements historiques permettant de reconstituer un imaginaire fort riche qui se rattache tant à l’histoire de la médecine qu’à celle des mentalités. Il gît bien évidemment dans les traités des poisons et les ouvrages médicaux mais aussi dans les archives judiciaires, les chroniques et les œuvres littéraires, voire dans les tombeaux où des spécialistes de paléopathologie parviennent à retrouver mercure ou arsenic. Procédons à l’autopsie historique du corps empoisonné.

Pour en savoir plus :

  • Fr. Collard, dir., Le poison et ses usages au Moyen Âge, in Cahiers de recherches médiévales, 17 (2009), p. 1-188.
  • Fr. Collard, Pouvoir et Poison. Histoire d’un crime politique de l’Antiquité à nos jours, Paris, Seuil, 2007.
  • Fr. Collard, Le crime de poison au Moyen Âge, Paris, PUF, Le Nœud Gordien, 2003.
  • Des poisons : nature ambiguë, n° spécial d’Ethnologie française, 34 (2004-3).
  • C. Boujot, Le venin, Paris, Stock, 2001.
  • Le corps à l’épreuve, études réunies par D. Quéruel, E. Samama et F. Collard, Guéniot, Langres, 2002