Guillaume le Conquérant et l’Angleterre

11 avr 2012 - 18:30

Bar L’Atelier / 203 rue de Bourgogne / Orléans

Par Yann COZ, normalien agrégé et docteur en histoire (Paris IV), enseignant en lycée

Au XIe siècle, l’Angleterre se trouve dans une situation paradoxale : c’est le royaume le plus riche et le mieux organisé d’Occident. Les impôts sont régulièrement prélevés et l’administration contrôle à peu près tout le territoire. Les habitants sont unis par un sentiment d’appartenance à une même communauté, au point qu’on peut parler d’une identité nationale précoce.
Cette prospérité fait toutefois de nombreux envieux : au début du XIe siècle, les Danois venus pour piller ont finalement pris le contrôle de l’île, sous les rois Cnut (1016-1035) et ses fils et successeurs Harold (1035-1040) et Harthacnut (1040-1042), qui réussirent tant bien que mal à se faire accepter des populations. En 1042, le trône revient à un membre de l’ancienne famille régnante, Édouard « le Confesseur », qui se trouve de plus en plus sous l’influence de sa belle-famille. La légitimité traditionnelle de la famille royale est donc fortement affaiblie.
C’est sur cet arrière-plan paradoxal que doit être placée la revendication de Guillaume le Conquérant : il sait qu’Édouard, qui lui aurait promis la succession durant une grave crise en 1059-51 avant de se rétracter, n’a pas d’enfant ; il sait que le pays a déjà accepté un roi étranger ; il sait également que la conquête est possible et il sait vraisemblablement qu’il ne sera pas bien accueilli dans un premier temps, bien qu’Emma, sa grand-tante, ait été la mère d’Édouard.

Lorsque celui-ci meurt au début 1066, son beau-frère Harold est proclamé roi avec l’assentiment de tous les grands. Pour Guillaume et les Normands, c’est un parjure puisqu’il se serait engagé plus tôt à soutenir la candidature du duc de Normandie au trône d’Angleterre. Guillaume prépare donc l’invasion de l’île, tout comme un autre Harold, roi de Norvège : sans ce dernier, on peut supposer que l’invasion normande n’aurait jamais réussi. En effet, Guillaume débarque alors que les troupes anglaises sont au Nord, où elles ont infligé une défaite retentissante aux Norvégiens à Stamford Bridge. Harold (le roi anglais) se précipite vers le sud et affronte quelques jours plus tard les Normands ou, comme le disent les sources anglaises, les « Français », à Hastings.
Cette bataille, l’une des plus célèbres du Moyen Âge, n’est pourtant pas un triomphe en termes stratégiques et les troupes de Guillaume ne l’emportèrent que très difficilement. Elle ne mit pas non plus un terme à toute contestation, mais dans les mois qui suivirent, faute de prétendant crédible, la plupart des nobles et ecclésiastiques anglais se rallièrent à Guillaume, qui se fit couronner roi à la Noël 1066.

Le plus difficile commence alors pour Guillaume : se faire accepter comme roi anglais par ses sujets insulaires, et faire admettre à tous ceux qui l’ont suivi qu’il ne s’agit pas d’une conquête, mais d’une succession légitime, et donc que les pillages sont interdits. Si les premiers mois peuvent paraître encourageants, la répression des révoltes qui apparaissent ensuite renforce considérablement le pouvoir des envahisseurs et finit par écarter du pouvoir tous les Anglais et par renforcer considérablement leur ressentiment envers les envahisseurs. Guillaume reprend les institutions anglaises qui confortent son pouvoir mais les met au service d’une conception plus autoritaire du pouvoir qui transforme en profondeur les structures de l’île. Sans le savoir, il modifie également pour des siècles l’équilibre géopolitique de l’Europe occidentale en liant l’Angleterre au continent.

Bibliographie:
Bouet, Pierre, Hastings, 14 octobre 1066, Paris, Tallandier, 2010.

Coz Yann, Guillaume le Conquérant, Paris, Gisserot, 2011.

Michel de Boüard, Guillaume le Conquérant, Paris, Fayard, 1984.

François Neveux, La Normandie des ducs aux rois, Xe-XIIe siècles, Rennes, Ouest-France, 1998