Le cannibalisme, incarnation de l’histoire

9 oct 2009 - 17:30

Le bistrot du Boucher / 18, place de la République / Blois

Intervenants : SANDRINE CROUZET, maître de conférence en histoire romaine à l’université François Rabelais de Tours, GEORGES GUILLE-ESCURET, ethnologue chargé de recherche au CNRS, membre du Shadyc (Marseille)
Modératrice : CLAIRE SOTINEL, professeur à l’université de Paris 12 Val de Marne.

Le cannibalisme constitue le plus puissant et le plus immédiat des repoussoirs aux yeux d’une civilisation qui entend se définir par une rupture avec la barbarie et la sauvagerie. « Nous » voulons y voir un acte bestial, survivance des temps pré-historiques ou résidu des pulsions infra-culturelles. Dans le monde occidental, cette phobie a deux sources : d’une part, l’aversion politique de la Grèce à l’égard de l’allélophagie (se manger les uns les autres) dont l’interdiction conditionne la naissance de la culture, et, d’autre part, la prohibition chrétienne de la profanation inhérente à l’anthropophagie (l’absorption de chair humaine, chargée de valeur sacrée).
L’anthropologie a d’abord scruté le cannibalisme comme un trait primitif, puis l’a évité au moment où elle désirait prendre ses distances avec le colonialisme. Elle en vint à le considérer à la fois comme un sujet marginal sans intérêt et comme une forme d’inceste alimentaire, ce qui est une contradiction flagrante quand on sait ce que cette discipline doit à avoir dompté son embarras face au « scandale » de l’inceste. D’’où vient que le cannibalisme, contrairement à l’inceste, serve à établir une séparation « évidente » entre les civilisés et les « autres » ?
Trois tendances théoriques dominent l’interprétation du cannibalisme : la recherche de causes naturelles (besoin de protéines animales, de graisse, etc.), la quête d’interprétations symboliques (inscription de l’acte dans un système de significations) et, enfin, la très symptomatique négation de l’existence même du phénomène (faute de témoignages juridiquement irréfutables). La prédation de l’homme sur l’homme s’expliquerait au bout du compte par des pulsions animales, par des fantasmes religieux ou par la malveillance de visiteurs ayant eux-mêmes les dents longues.
À bien y regarder, cependant, tout en  perpétuant des antagonismes séculaires, mais ces trois attitudes s’accordent sur un préalable qui conforte secrètement la conviction évolutionniste : le cannibalisme, puisant directement sa réalité dans la physiologie ou la psychologie, ne saurait être examiné dans l’histoire, encore moins par rapport à un processus historique.
Or, en acceptant de procéder à une comparaison sociologique large des « sociétés cannibales », incluant les paramètres démographiques, les positions écologiques et les structures symboliques mais sans se river à un seul de ces aspects, on en arrive rapidement à un constat diamétralement opposé : l’anthropophagie se révèle un formidable marqueur historique et le vecteur le plus sensible des crises. En outre, de Christophe Colomb à Henri Stanley, en passant par James Cook, les explorateurs occidentaux n’ont jamais rencontré autre chose que des peuples abasourdis par une histoire brûlante, aussitôt niée à travers la « preuve » contraire du cannibalisme.