La chevalerie

12 avr 2012 - 00:00

Café le Parisien / 49, rue Noël Ballay / Chartres

Par Dominique BARTHÉLEMY, professeur d’histoire médiévale à l’université de Paris-IV Sorbonne

La chevalerie classique, avec son rite d’adoubement et son goût pour les tournois, s’est épanouie en France du XIIè siècle. Son esprit est aristocratique, il consiste en ménagements à l’égard de l’adversaire (notamment prisonnier) et en désir d’être admiré par ce dernier comme par l’ensemble du public, non tant pour une mort héroïque que pour des prouesses réitérées. Cet idéal et ces pratiques se sont vite répandues dans toute l’Europe occidentale. Ils font l’objet de nombreuses et très belles études d’historiens récents, en tête desquels on me permettra de citer Philippe Contamine et Maurice Keen. Pourtant, si ces études rendent bien compte de la période d’épanouissement et de survie de cette chevalerie classique, avec sa littérature et ses festivités, il me semble que la généalogie de cette chevalerie, sa relation avec les idéaux et pratiques des guerriers francs du haut moyen âge et des vassaux de l’an mil, méritent encore d’être examinées. C’est à quoi voudrait contribuer cet essai, édité pour la première fois en 2007, et auquel je donne ici, grâce à Nicolas Gras-Payen, une forme nouvelle, en en retirant certaines longueurs, en clarifiant plusieurs enchaînements et en récrivant quelques pages (particulièrement au chapitre IV, consacré au XIè siècle).

Les historiens du XIXè siècle ont en général décelé la filiation « germanique » de cette chevalerie, spécialement de son rite d’adoubement, dont il serait déjà question dans une page de La Germanie de Tacite (écrite vers 100). Et ils ont réfléchi (sans employer cette expression) à ce que j’appelle ici la mutation chevaleresque du vassal franc. Ils en ont trouvé comme témoins privilégiés les œuvres littéraires, mais aussi les chroniques de la croisade ou les rituels d’adoubement. Il leur a semblé pouvoir célébrer une véritable civilisation des mœurs vers 1100, une sorte de miracle français provoquant l’abandon ou le recul de la vengeance barbare, au profit d’un comportement clément et altruiste, agréable à l’Eglise et aux dames sinon même provoquées par elles[1].

Le XXè siècle, en revanche, a été défavorable à cette mutation chevaleresque. Parfois pour de bonnes raisons. On a démontré par exemple que les chansons de geste, qui mettent en scène la vengeance féodale, ne viennent pas du fond du passé franc mais ont été élaborées au même moment que les romans d’esprit plus chevaleresque, comme cuex de Chrétien de Troyes. On a souligné que la littérature n’est jamais un simple reflet, ni forcément un modèle des mœurs réelles. On a démystifié aussi les beaux gestes d’apparence gratuites, en y voyant des tactiques individuelles et une stratégie de classe. Ainsi l’école anglaise, avec John Gillingham et Matthew Strickland, a-t-elle souligné la fonctionnalité sociale du « sparing enemies » (dès avant 1100) et minimisé l’influence ecclésiastique. Mais toutes ces nuances ne condamnent pas la mutation chevaleresque, elles obligent seulement à la repenser. Où l’histoire de la chevalerie a été vraiment faussée au XXè siècle, c’est lorsqu’on a voulu (dès 1905 avec Paul Guilhiermoz, suivi ensuite par Marc Bloch) voir dans l’essor des adoubements au XIè siècle le moyen de conscrer socialement des vassaux non nobles, de médiocre origine, et surtout lorsque ce thème a été réutilisé dans le cadre de la théorie de la « mutation féodale de l’an mil ». Avec cette dernière en effet, la mutation est un durcissement, une brutalisation de la noblesse au moment où elle intègre dans ses rangs ces petits vassaux. J’ai souvent réfuté cette théorie, qui nous avait fait perdre nos repères historiques. Il s’agit ici de revenir à l’un d’eux, qui est l’essor effectif, dès le XIè siècle, d’un idéal et de pratiques chevaleresques  qui sont au contraire moins brutales que celui et celles du monde franc et du « premier âge féodal » (Xè et début du XIè siècle). Enfin, une autre dérive récente est celle qui a poussé certains historiens à plaider les origines romaines de la chevalerie, au risque de méconnaître le côté vindicatif de l’aristocratie franque et l’absence de discipline et d’organisation de type militaires en son sein comme dans la chevalerie classique.

Mon propos est de réexaminer la filiation « germanique » de la chevalerie classique, en entendant sous ce terme, repris du XIXè siècle, non une race mais un type d’organisation sociale, aristocratique et marquée par l’honneur guerrier. Et en même temps, de reprendre l’idée de Guizot (1830) sur le rôle de la sociabilité (il disait « société ») féodale dans l’élaboration de la chevalerie. Un des grands traits de cette dernière est en effet l’existence d’une véritable interaction, assumée, revendiquée, du guerrier noble avec son adversaire de même rang, ce qui nécessairement limité son allégeance à son prince et sa solidarité avec la péiétaille, pour ne pas dire la racaille, de son prorpe camp…Or ce trait est tout à fait à l’opposé de la discipline romaine comme de celle d’une armée moderne.  Il est en revanche bien présent dans les sociétés de veneagnce, comme l’anthropologie nous a appris à le comprendre. L’idéal héroïque du haut moyen âge, qui est celui d’une lutte à mort, a dû couvrir en réalité des pratiques plus nuancées, et dans lesquelles une sorte d’interaction, de caractère quasiment préchevaleresque, s’observe déjà par instants.

Entamons directement la lecture directe, peut-être impressionniste, des textes qui se présentent à nous, à la fois denses et discontinus, aléatoires même, et à la fois suggestifs et ambigus. Ce livre se veut, peut-être pas un simple jeu, mais au moins une sorte d’aventure. Il a besoin de lecteurs bienveillants.

[1] Encore une certaine ambiguïté peut elle être décelée lorsque des auteurs comme Léon Gautier (1884) appellent « chevalerie », avant tout, la guerre dure du XIIè siècle cotnre l’Infidéle et une dsicipline comme celle des Templiers qui ferait penser plutôt à une militarisation.

CONCLUSION

Parti en quête d’une généalogie à retrouver de la chevalerie classique, cet essai a en même temps, petit à petit, esquissé en même temps une autre thématique. Il s’est agi de démêler en effet, non seulement chez les historiens modernes ou très récents, mais parfois jusque dans des sources médiévales, entre ce qui était une chevalerie « proprement dite » et une série de déviations de l’usage de ce mot. On a souvent appelé « chevalerie » tout ce que faisaient les chevaliers adoubés , tout ce qu’on voulait ou permettait qu’ils fîssent, y compris dans un sens assez différent ou tout à fait contraire à l’esprit de la mutation chevaleresque du XIè siècle. Cet esprit se discerne en effet dans les pages puissamment suggestives de chroniqueurs comme Guillaume de Poitiers et Orderic Vital, il trouve au XIIè siècle son épanouissement dans les tournois ou dans les récits d’aventures élégantes, il n’est en revanche pas exactement celui de la guerre féodale (une fois que le tournoi s’en est détaché) ou de la croisade (même s’il réussit à se glisser dans les interstices de cette guerre sainte et dure).

Autrement dit, il n’y a pas d’époque véritablement chevaleresque : la chevalerie de prouesse et de clémence n’a jamais été l’idéal unique, et moins encore la seule pratique, de tous les chevaliers en titre. C’est avant tout une griserie de jeunes hommes bien nés, un peu casse-cou malgré tous les codes et toutes les techniques visant à minimiser les riques qu’ils prennent. C’est en même temps une série de bonnes manières à l’usage interne de l’élite, utiles donc à la rproduction de la société féodale, et nous devons toujours nous défier des connotations modernes de réforme sociale ou de sacrifice, de don de soi à une juste cause, qui s’attachent à ce mot de « chevalerie ». Sans doute certains textes médiévaux préparent-ils ou entretiennent-ils ces confusions, mais les paradigmes modernes en ont rajouté là-dessus, là où il aurait fallu au contraire apercevoir une certaine dérive du vocabulaire, au gré des tensions sociales et morales du moyen âge.

La mutation chevaleresque du XIè siècle français a été une vraie poussée de jeunesse aristocratique et narcissique. Une fois qu’on l’a repérée et caractérisée, il reste faire l’histoire de la manière dont son idéal et ses pratiques ont cohabité avec d’autres, telles la solidarité et la revendication vassaliques ou lignagères, qui se perpétuent dans la vie sociale et s’exaltent dans les chansons de geste du XIIè siècle. Ou dont ils sont concurrencés par d’autres, comme la croisade et le service de l’Etat, pour lesquels saint Bernard et Jean de Salisbury prônent dès le XIIè siècle une discipline de type au fond très romain, donc très antichevaleresque.

A partir du XIIè siècle, nous avons un feu d’artifice de sources littéraires et l’impression est bien que nulle part l’esprit chevaleresque n’est aussi pur et constant que dans l’imaginaire de l’élite et de ceux qui aspirent à s’y agréger. Mais cet imaginaire a lui-même des fonctions sociales. Il n’est pas innocent, et d’ailleurs pas non plus tout d’une pièce. Les princes et rois, l’Eglise même peuvent en jouer, on peut aussi en jouer contre eux. Le lecteur pourra explorer tout cela, s’il le souhaite, à travers des livres denses et pénétrants, tel celui de Maurice Keen, d’autres aussi, auquel cet essai n’a d’autre ambition que de servir d’introduction possible.