L’assassinat de Charles le Bon, comte de Flandre (2 mars 1127)

19 avr 2012 - 18:30

Café le Liber’thés / 21, avenue du président Wilson / Blois

Par Laurent FELLER, professeur d’histoire du Moyen Âge, Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Institut Universitaire de France

L’assassinat d’un seigneur ou d’un prince n’est pas un événement rare au Moyen Âge. Celui du comte de Flandre survenu le 2 mars 1127 présente cependant des caractéristiques particulières qui attirent l’attention. La première est la qualité des sources qui le rapportent, le principal auteur, Galbert de Bruges, étant un témoin direct, et d’une qualité exceptionnelle : le texte qu’il a produit est à plus d’un titre hors du commun, par sa forme comme par la quantité d’informations qu’il délivre. Il occupe une place à part dans l’historiographie médiévale parce qu’il rédige un récit qui tient davantage du compte-rendu journalistique que de la chronique ou même de l’histoire, l’un et l’autre genres étant fort bien définis au Moyen Âge. C’est une première raison de s’intéresser à l’affaire qu’il rapporte, la forme même du récit étant une promesse de renseignements inédits.
De fait, Galbert ne se contente pas de rapporter un meurtre, dévoilant les tenants et les aboutissants d’une conjuration au demeurant bien mal préparée. Il révèle aussi, précisément parce que la forme du récit n’est pas canonique, les tensions et les contradictions qui sous-tendent la vie politique et institutionnelle du comté de Flandre au début du XIIe siècle. La lutte pour le pouvoir y est intense. Elle oppose entre eux, comme on s’y attend, des groupes familiaux appartenant à l’élite : l’un d’eux, acculé dans une impasse, se croit contraint de se débarrasser du comte afin de parvenir à maintenir intacte sa domination sur l’aristocratie flamande et, partant, sur l’ensemble du corps social. Cette configuration n’a rien d’exceptionnel.
Ce qui, en revanche, est tout à fait remarquable est que, à cause du meurtre de leur comte et parce qu’ils sont impliqués dans la vengeance du crime, les citoyens des grandes villes flamandes, principalement ceux de Bruges et de Gand, parviennent à s’insérer dans le corps politique. La société politique féodale est en effet normalement restreinte aux princes, à leurs vassaux et serviteurs, ainsi qu’aux seigneurs de la terre. L’intervention des habitants des villes, qui est massive et prend une forme militaire leur permet de poser des exigences et d’obtenir satisfaction, au point de vue fiscal et, surtout, au point de vue judiciaire. Les bourgeois, d’autre part, estiment avoir leur mot à dire dans la désignation d’un nouveau comte, ce qui est une situation proprement inouïe et quasi insurrectionnelle.
Le roi de France, Louis VI, intervient de façon massive et spectaculaire dans la succession. Charles le Bon n’avait pas d’enfants et les prétendants au pouvoir étaient nombreux et leurs droits équivalents. Il y eut donc un choix à opérer et le roi manifesta l’éclat de sa souveraineté en imposant son candidat, Guillaume Cliton, fils du duc de Normandie déchu et emprisonné en Angleterre, Robert Courteheuse et neveu du roi d’Angleterre Henri Ier Beauclerc. Dès lors, cette affaire ressortit à la politique internationale.
La compréhension de cette affaire contraint donc à mêler les niveaux de lecture. C’est à la fois un complot aristocratique, un problème de relations internationales, une question de politique interne à la Flandre avec, en toile de fond, de véritables questions idéologiques qui ne sont pas encore explicitement posées à ce moment mais ne tarderont pas à l’être : qu’est-ce qu’un pouvoir légitime ? Qu’est-ce qu’un tyran ? À quoi reconnaît-on un pouvoir illégitime et que convient-il de faire face à lui ?
L’ensemble de ces problèmes liés à la complexité d’une source dont le statut est vraiment à part, rend fascinante l’étude de cet événement ponctuel, parce qu’il révèle le fonctionnement et les contradictions des structures sociales  et institutionnelles nous livrant ainsi des clefs d’une rare pertinence pour notre compréhension du monde féodal.