Le temps des banquets Politique et symbolique d’une génération (1818-1848)

28 nov 2011 - 18:30

Café l’Euro-Café / 41, rue Moyenne / Bourges

Par Vincent ROBERT, Enseignant en histoire politique et culturelle du XIXe siècle à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Ce livre est né d’une question, celle des origines de la révolution de 1848. On s’en souvient, la chute de la monarchie de juillet et le départ de Louis-Philippe pour l’exil se sont produits au lendemain de deux journées de manifestations parisiennes, qui tournèrent à l’insurrection générale dans la soirée du 23 février, après la fusillade du boulevard des Capucines.  Or ces manifestations furent à l’origine une protestation contre une mesure qui nous paraît rétrospectivement (comme à un certain nombre de contemporains) bien anodine, l’interdiction d’un banquet réformiste qui devait se tenir dans le douzième arrondissement de la capitale. On a pu évoquer, bien sûr, le mécontentement populaire provoqué par la crise économique, mais celle-ci était en voie de résorption, les parisiens avaient été relativement épargnés, en particulier nombre de bons bourgeois qui pourtant manifestèrent. Il faut donc croire que la simple interdiction d’un banquet a pu apparaître à beaucoup de Français de ce temps comme un acte scandaleux, provoquant une indignation profonde.
Essayer de comprendre pourquoi,  c’est se replonger dans une histoire oubliée, celle de la Restauration et de la monarchie de Juillet, où les souvenirs de la Révolution étaient encore bien vivants tandis que les jeunes générations aspiraient à créer du nouveau, à inventer d’autres façons de faire de la politique. Dans une société autre que la nôtre, mais où les individus aux prises avec un monde que l’industrialisation commençait à transformer et à des gouvernements qui les représentaient mal,  éprouvaient le besoin de faire société, ne serait-ce que le temps d’un banquet, de manger, de boire, de chanter ensemble, bref se sentir frères.
Mais cette fraternité en acte allait bien au delà des agapes : elle était le moyen de s’organiser, de donner la parole aux provinciaux habituellement négligés, à ceux qui trop jeunes ou trop pauvres étaient exclus du suffrage. Ils pouvaient montrer leur appui à leur député, ou par leurs toasts manifester leur volonté de voir évoluer les règles du jeu ou les orientations de la politique gouvernementale. Dès les premières années de la Restauration, ils en usèrent abondamment parce qu’ils espéraient des évolutions pacifiques qui leur épargneraient les aléas de nouvelles révolutions : en 1818, en 1820, en 1829, en 1840 encore de véritables campagnes montrent l’intérêt croissant que suscite la vie politique, et les espoirs du moment, bien avant la célèbre « campagne des banquets » de 1847.
Mieux encore : le banquet parle un langage complexe, qui ne se résume pas tout à fait à ce que disaient les orateurs et que rapportaient les journaux. Il faut être attentif à d’autres signes, la musique, le décor, voire le menu… et les éventuels -et pittoresques- incidents : car, comme le disait le philosophe américain Emerson : « vos actes parlent si fort que je n’entends pas vos paroles ».
La symbolique du banquet est donc un élément décisif, parfaitement comprise par la génération romantique, mais oubliée depuis. Elle s’inscrit dans un imaginaire ancien et presqu’inépuisable, constamment mobilisé et réinterprété : de la Sainte Cène au Banquet des Egaux de la Sparte antique, ou au dernier banquet des Girondins, les références, innombrables, parlaient alors à tous. Et les premiers socialistes, apôtres de la fraternité et du partage, ne furent pas les moins inventifs, qui firent du banquet une métaphore de la cité future, où règnerait l’égalité, et où même les femmes et les enfants seraient conviés. C’était bien séduisant, et pourtant cela scandalisa…
Les banquets étaient donc au cœur de la culture politique.  Ces temps sont un peu lointains : mais peut-être l’histoire de l’inventivité politique de simples citoyens du passé, et de leur tenace volonté démocratique est-elle de nature à nourrir la réflexion dans l’actuelle crise de la démocratie que nous connaissons.