Un bâtisseur au Moyen-Âge

22 sept 2011 - 18:30

Café le Saint-Hubert / 25, rue de la poste / Châteauroux

Par Philippe Bernardi, directeur de recherches au CNRS.

Philippe Bernardi vient d’être récompensé par le Prix Provins Moyen-Âge 2011

Je me propose de présenter une démarche engagée depuis plusieurs années et consistant à tenter la biographie d’un maçon ordinaire. Définie ainsi, l’entreprise semble guidée par un certain romantisme ou idéalisme, tentant de redonner droit de cité à un oublié de l’Histoire ou cherchant à placer sur le devant de la scène historique le travailleur plutôt que le clerc ou le seigneur. Une telle attitude ne reviendrait toutefois qu’à déplacer les modèles, à changer substituer l’un à l’autre. La biographie n’a pas pour objet de dégager une figure éminente, représentative ou emblématique d’une catégorie sociale mais de proposer, à travers l’étude aussi précise que possible d’un cas individuel, des éléments de réflexion sur les conditions de vie et de travail des artisans.

Sans nier l’utilité et l’apport scientifique de recherches tentant d’appréhender globalement un groupe social comme celui des bâtisseurs, il m’a semblé qu’une autre voie pouvait être suivie simultanément qui consiste à examiner un parcours individuel, exemplaire non pas parce qu’il serait représentatif de pratiques beaucoup plus larges, reproductibles en quelque sorte pour déterminer celles, encore une fois, du groupe, mais parce qu’il apparaît comme un exemple de la manière dont un maçon médiéval pouvait vivre et travailler.

Cette enquête a été engagée il y a plusieurs années sur un individu pris au hasard parmi le millier d’artisans du bâtiment croisé lors des recherches menées dans les archives notariales d’Aix-en-Provence pour la période comprise entre 1400 et 1550. Le choix a été fait de s’intéresser à un artisan que l’on pourrait qualifier de médiocre, sans chef-d’œuvre : un maçon ordinaire, aménageant ou réparant plus que construisant de novo. La recherche a constitué en un long dépouillement systématique de l’ensemble de la documentation conservée (actes notariés, comptabilités, délibérations communales…) pour la période d’activité de ce personnage, soit une quarantaine d’années. L’idée était de recueillir toutes les traces laissées par ce maçon afin de cerner au mieux son activité ou plutôt ses activités. Des contrats de construction passés aux simples inscriptions comme témoin, en fin d’acte, ce sont ainsi près de 350 textes faisant mention de ce maçon qui ont pu être rassemblés et transcrits. La masse documentaire réunie permet de proposer dès à présent quelques pistes de réflexion : sur le nom même de ce personnage – Barthélemy Guerci – et sur sa qualité de maçon, notamment.

Polyvalence ou pluriactivité interrogent la notion de catégorie professionnelle ou de groupe socio-professionnel sur laquelle reposent pas mal de nos analyses de la société médiévale. Elles mettent également en évidence l’importance des liens sociaux qui structurent en quelque sorte l’activité de l’artisan. Derrière le technicien se profile l’entrepreneur, et les notions de réseau, d’échanges privilégiés, de rapports de clientèle, viennent souligner la complexité des actions menées. La carrière de l’artisan est loin alors d’apparaître comme une trajectoire linéaire, déterminée seulement par l’aptitude technique de la personne. A travers l’histoire de ce maçon c’est un peu celle de la peine des hommes qui se profile : une peine physique en partie mais également sociale, faite de luttes quotidiennes, d’inventions, pour parvenir à s’assurer une place dans le marché et la société médiévale.

Bibliographie :

Bernardi Ph., Métiers du bâtiment et techniques de construction à Aix-en-Provence à la fin de l’époque gothique (1400-1550), Aix-en-provence, Publications de l’Université de Provence Aix-Marseille I, 1995.

Bernardi Ph., Maître, valet et apprenti au Moyen Âge. Essai sur une production bien ordonnée, Toulouse, CNRS-Université Toulouse-Le Mirail, 2009, Collection Méridiennes, série Histoire et techniques.

Bernardi Ph., Bâtir au Moyen Âge, Paris, éd. du CNRS, 2011.

Braunstein Ph., Travail et entreprise au Moyen Âge, Bruxelles, 2003 (Bibliothèque du Moyen Âge n° 21).

Boglioni P., Delort R. et Gauvard C. éds, Le petit peuple dans l’Occident médiéval, Paris, 2002.

Chapelot O. (dir.), Du projet au chantier. Maîtres d’ouvrage et maîtres d’œuvre aux XIVe – XVIe siècles, Paris, 2001.

Geremek B., Le salariat dans l’artisanat parisien aux XIIIe – XVe siècles. Étude sur le marché de la main-d’œuvre au Moyen Âge, Paris-La Haye, 1968 (École Pratique des Hautes Études – Sorbonne VIe section : Sciences économiques et sociales. Industrie et artisanat, n° V) réédité en 1982.

Ginzburg C., Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, 1980.

Harvey J. H., Henry Yevele. C. 1320 to 1400. The life of an English Architect, Londres 1944.