Napoléon et ses hommes – La Maison de l’empereur 1804-1815

21 sept 2011 - 18:30

Bar L’Atelier / 203 rue de Bourgogne / Orléans

Par Pierre Branda, historien, spécialiste des questions financières et économiques de l’époque napoléonienne.

Le jeune général Bonaparte n’était guère entouré avant que sa destinée ne prenne son envol. Seuls trois aides de camp étaient à son service personnel à Paris en 1795 (précisons d’emblée que ce livre ne s’intéresse qu’à ses serviteurs). Ils se nommaient Muiron, Junot et Marmont. Leurs destins furent pour le moins contrastés. Le premier succomba au pont d’Arcole en protégeant son chef, le second mourut dément à cause d’une mauvaise blessure jamais guérie (il reçut une balle en plein visage en 1809) et le troisième, futur duc de Raguse, fut considéré comme un traître après avoir capitulé devant l’ennemi en 1814 (d’où le vieux verbe raguser signifiant trahir). Ces valeureux jeunes gens s’étaient liés avec Bonaparte lors du siège de Toulon deux ans plus tôt.

Bonaparte était en 1795 un général sans affectation. Ses aides de camp ne l’avaient cependant pas quitté. Ils avaient bien raison. Quand il réprima l’insurrection royaliste en septembre, les choses changèrent du tout au tout. Tout s’enchaîna très vite. Le jeune corse fut nommé général en chef de l’armée d’Italie en mars 1796. Pour prix de leur fidélité, il n’oublia pas ses hommes. Les trois militaires restèrent à ses côtés comme aides de camp. La campagne fut, on le sait, éblouissante.

La victoire de Lodi fut un tournant dans la carrière de Bonaparte. Cette bataille lui ouvrait les portes de Milan. Le soir de la bataille, le bruit courut dans l’armée que le général en chef s’était trouvé à un moment sous une pluie de balles. Cette bravoure supposée (aucune preuve de cette attitude courageuse n’existe) valut à Bonaparte le surnom de « Petit caporal ». Une légende était née, celle d’un chef victorieux et proche de ses soldats.

Mais à y regarder de plus près, le « Petit caporal » n’avait aucune intention d’être un ascète vivant et marchant à côté de la troupe. A Milan, descendu d’abord à l’archevêché, il répugna à habiter le palais archiducal qu’il trouvait dénué d’élégance. Aussi, il accepta l’invitation du duc Galeazo Serbelloni qui mit à sa disposition son superbe palais. Rien ne manqua pour recevoir dignement le nouveau maître de l’Italie et quelques mois plus tard, sa jeune épouse, Joséphine. A la fin de la campagne, quand il retourna à Milan, Bonaparte loua un autre château, celui de Mombello. Plus vaste encore, cette demeure lui permet de mener grand train. Le vainqueur d’Arcole avait changé. Son attitude était plus grave, il voulait en imposer, se considérant comme l’égal des plus grands.

Deux ans plus tard, il accéda au pouvoir suprême en tant que Premier Consul. Dans cette France encore tourmentée, il lui fallait s’affirmer. Quelques semaines après sa prise de pouvoir, il s’installa aux Tuileries, l’ancienne demeure des rois. Le ton était donné. Il n’allait pas se contenter d’un simple hôtel particulier. Il ordonna que le transfert du gouvernement du Luxembourg aux Tuileries se fasse en grand apparat. Plusieurs voitures emmenèrent les consuls et les ministres, celle de Bonaparte était tirée par six chevaux blancs.

L’épée de cour et les bas de soie furent de nouveau à la mode. Une véritable cour faite de militaires, d’anciens émigrés, de fonctionnaires et de diplomates se pressait autour de Bonaparte et de Joséphine. On les régalait avec des cercles, des jeux ou des spectacles. Celle qui n’était pas encore impératrice s’entoura de « dames du palais ». Pour que le « palais » soit digne, il fallait un personnel de plus en plus nombreux. Le lendemain du coup d’Etat, 16 personnes de plus furent employés pour les cuisines, la table, l’entretien, le linge et le service des valets de pied. Au total, une trentaine de personnes occupait les mêmes fonctions fin 1799. A la fin du Consulat, cinq ans plus tard, ils étaient 176. Les écuries grandirent dans les mêmes proportions. S’ajoutait le service de la chambre avec plusieurs valets et huissiers.

Mais pour habiter de grands palais, employer une nombreuse domesticité, déployer un bel apparat et organiser des cérémonies fastueuses, fallait-il encore avoir de l’argent. Or les finances de l’Etat consulaire n’étaient pas au mieux surtout depuis la reprise de la guerre. Pis encore, le traitement du Premier Consul même augmenté n’y suffisait pas. Il fallait plus beaucoup plus surtout si Bonaparte voulait aller encore plus loin dans le luxe et la magnificence. Et c’était bien là son intention.

Le « Petit caporal » allait bientôt être sacré empereur. Pour consolider son pouvoir, pour qu’il soit respecté, admiré, et que sa propre personne soit préservé, il fallait s’attribuer d’importants moyens et surtout créer une institution capable d’atteindre de tels objectifs.

La Liste civile fut la manne financière.

La Maison de l’empereur fut cette institution.