De la prison au trône, Louis-Napoléon Captif

19 sept 2011 - 18:30

Café l’Euro-Café / 41, rue Moyenne / Bourges

Par Juliette Glikman, docteur en histoire, chercheur associé à Paris IV, maître de conférences à Sciences Po.

Est-il possible de faire de Louis-Napoléon un homme politique « comme un autre » ? Rejeté de France à l’âge de sept ans, le prince proscrit commence à forger son hagiographie un quart de siècle plus tard, derrière les barreaux d’un fort militaire de la Somme, où il purge une détention à vie pour avoir rompu son exil les armes à la main. En effet, le premier président de la République et dernier Empereur des Français a inauguré sa carrière politique par deux débarquements ratés à Strasbourg, en 1836, et à Boulogne, en août 1840. Louis-Philippe juge la récidive impardonnable, à quelques mois du retour des cendres, rapatriement des restes mortels de Napoléon Ier en décembre 1840. Accablé par les moqueries des gens bien nés, renié par les Bonaparte, « le nigaud impérial » est condamné par la Cour des pairs à la détention perpétuelle au fort de Ham, prison d’État située sur la rive gauche de la Somme, à moins de trente lieues de Paris (environ 120 km). Si toute prison sécrète l’oppression, un « je ne sais quoi de nauséabond et de fade qui se mêle au lugubre et au funèbre » (Victor Hugo), que dire d’une forteresse médiévale, qui répond à tous les canons esthétiques de l’obscurantisme ?

« Voici le fort de Ham et la sombre prison !

Vois, ce lieu sans aurore et privé d’horizon

De la geôle voici la porte solennelle,

Et de ce noir donjon l’active sentinelle. »

Refusant la défaite, le neveu de Napoléon use de sa condition d’embastillé, et transforme la citadelle en Sainte-Hélène-sur-Somme. Il s’institue en recours des misérables, prophétise l’avènement du suffrage universel, se propose de résoudre le paupérisme ouvrier. Derrière les hauts murs d’une prison d’État, le prince captif s’initie au « gouvernement des esprits », combinant rapprochement tactique avec les républicains et fascination obsessionnelle pour la légende impériale. L’ancien dandy à bonnes fortunes se mue en martyr de la cause populaire et en ardent défenseur des classes exclues du vote. Il rédige l’Extinction du paupérisme, s’initie à la menuiserie tout en se livrant à des expériences de chimie. Recevant plusieurs visiteurs par jour (préfet de la Somme, évêque d’Amiens, députés et conseillers généraux, riches propriétaires fonciers et sucriers des environs), le prisonnier cultive ses réseaux. Se rendre auprès du prisonnier de Ham est transformé en faveur, dans une émulation des célébrités en mal de frisson : l’écrivain Alexandre Dumas et l’actrice Virginie Déjazet entreprennent le pèlerinage. Véritable caméléon de la politique, Louis-Napoléon, tout en s’attirant les attentions énamourées d’une jolie lingère, endosse la stature de bienfaiteur de la localité en usant de l’entremise du curé, l’abbé Tirmarche. Dès 1842, les demeures des ouvriers déshérités s’ornent de lithographies et de médailles à l’effigie du reclus. L’orphéon lui joue la sérénade aux pieds des remparts, en remerciement de ses largesses. « Le nom du Prince Louis Bonaparte est de plus en plus dans toutes les bouches et les voyageurs de commerce et autres qui passent ou séjournent à Ham témoignent tous le désir de le voir », avoue, impuissant, le commissaire de police.

Par le recours à l’image, au geste, au texte, le « dindon de Boulogne » endosse la stature d’un Napoléon du peuple. Ces six années d’emprisonnement, de 1840 à 1846, forment un cas d’école : la naissance d’un homme de pouvoir dont le règne allait transformer la France en profondeur.

Bibliographie

Juliette Glikman, Louis-Napoléon prisonnier. Du fort de Ham aux ors des Tuileries, Paris, Aubier, 2011.

Pierre Hachet-Souplet, Louis-Napoléon prisonnier au fort de Ham, Paris, Dentu, 1894.

André Lebey, Les Trois Coups d’États de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris, Perrin, 1906.

H. Thirria, Napoléon III avant l’Empire, Paris, Plon, 1895.