Le regard de l’Occident sur l’Autre lointain, dans le temps (le Préhistorique) et dans l’espace (le Sauvage)

23 juin 2011 - 18:00

Cinéma des Carmes – Espace Délicat & Scène / 7, rue des Carmes / Orléans

Par Marylène PATOU-MATHIS, préhistorienne, Directrice de recherche au CNRS rattachée au Département Préhistoire du Muséum National d’Histoire Naturelle (Paris)

Dans un contexte de montée des communautarismes et de crise économique, le sentiment d’identité nationale tend à se renforcer et la tentation est grande pour les citoyens se sentant menacés de trouver un responsable : l’Autre, bouc émissaire idéal. Sa reconnaissance et, surtout, son acceptation dans sa différence, aussi bien physique que culturelle, ne semblent pas totalement réalisées. Aujourd’hui encore, l’Autre, toujours fantasmé, provoque attirance ou répulsion, et souvent un mélange complexe des deux sentiments. Pourquoi ? Des éléments de réponse  se trouvent dans l’évolution du regard de l’Occidental porté sur l’Autre lointain, dans le temps et dans l’espace,, vision forgée au cours du temps par les récits des voyageurs, les découvertes et écrits scientifiques, les livres populaires et les iconographies consacrés à l’Autre lointain, dans l’espace (le Sauvage) et dans le temps (le Préhistorique).

Au fil du temps, la perception du Sauvage a été positive (le « bon Sauvage ») ou négative (le cannibale), dans une sorte de balancier entre ces deux pôles. Mais, dans les deux cas, il reflète l’image inversée du Civilisé, fournissant ainsi à l’Occident son identité. Ce double regard a justifié que l’Autre lointain soit, durant plus de trois siècles, persécuté, réduit en esclavage, exterminé ou acculturé. Au XIXe siècle, une confrontation s’établit entre l’idée d’une filiation des vivants, mais également des morts après la découverte de fossiles humains préhistoriques. Cette configuration  va générer une vision d’altérité à caractère généalogique, d’autant plus personnalisable que les découvertes de squelettes ou d’objets sont faites sur un territoire proche (l’Europe), alors que la rencontre avec le « non civilisé » concerne un regard anthropologique à distance. Dès lors, ces deux imaginaires se rejoignent, se superposent et se dévalorisent l’un l’autre : le Sauvage devient primitif et le Préhistorique non civilisé. C’est également durant ce siècle, que les savants classent les êtres vivants en les hiérarchisant des moins aux plus évolués avec une inégalité multidimensionnelle entre trois ou quatre races d’Hommes, réinventant ainsi la catégorie de l’esclave par nature. Cette « échelle des Êtres », où l’Homme blanc occidental, et sa culture, se situe toujours au sommet et le Sauvage toujours au bas, va servir à justifier la colonisation qui devient une œuvre salvatrice. Le développement du « paradigme  racial » entraîne la naissance du  mythe de la «race aryenne », le développement de l’eugénisme, l’amplification de l’esclavage dans les colonies et de la traite négrière.  Avec la parution des livres de Charles Darwin, De l’origine des espèces par voie de sélection en1859 et, douze ans plus tard, de The Descent of man, and Selection in Relation to Sex, la théorie du descendant adamique est contredite par celle de l’évolution. La question des origines de l’Homme est dès lors ardemment débattue. Les fossiles humains sont à leur tour regroupés par « races » et hiérarchisés en fonction de leur proximité avec les grands singes. Par d’innombrables approches empiriques, la science positiviste du XIXe siècle cherche à comprendre les fondements de l’Homme, de la part du naturel (animalité) et du culturel. Elle suscite de nouvelles interrogations. Le Sauvage représente-t-il le stade primitif et/ou originel du développement humain ? L’Homme est-il perfectible ? A-t-il évolué au cours de son histoire ? Dans le contexte colonial et d’industrialisation du début du XXe siècle, l‘évolution des cultures est majoritairement perçue comme une transformation unilinéaire et progressive. Pour de nombreux anthropologues, les sociétés seraient passées de la sauvagerie primitive à la civilisation grâce au développement des techniques de subsistance ; idée qui persistera jusqu’à reconnaissance de la coexistence de cultures différentes à partir de 1913.  Après la Première Guerre mondiale, l’Indigène remplace le Sauvage, sa différence culturelle et son entière humanité sont reconnues. Cette « réhabilitation » fut accentuée par la décolonisation et les recherches menées en ethnologie et en préhistoire. Comme pour le Sauvage, il aura fallu vaincre de nombreuses réticences pour que l’existence du Préhistorique, puis de ses cultures, soit reconnue. Aujourd’hui, nous sommes conscients que l’espèce humaine, tant sur le plan biologique que culturel, est à un certain stade de transformation situé dans un continum. Toutes les sociétés, passées et actuelles ont contribué et contribuent au patrimoine commun de l‘Humanité présente et à venir. Leur histoire est inscrite dans la nôtre.

Marylène Patou-Mathis

2011, Le Sauvage et le Préhistorique, miroir de l’Homme occidental. De la malédiction de Cham à l’identité nationale. Editions Odile Jacob

2010, Neanderthal une autre Humanité. Collection Tempus (réactualisé). Editions Perrin

2009, Mangeurs de viande. De la préhistoire à nos jours. Editions  Perrin