Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 : le président contre la République

16 juin 2011 - 20:00

Brasserie de l’Univers / 8, place Jean Jaurès / Tours

Par Arnaud-Dominique Houte, maître de conférences en histoire contemporaine à Paris IV-Sorbonne, membre du Centre de Recherche en Histoire du XIXe siècle.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte réunit ses proches – ses complices, pourrait-on aussi bien dire – dans un salon de l’Elysée. Il y a là Morny, qu’il vient de nommer ministre de l’Intérieur, Maupas, le préfet de police, Saint-Arnaud, le ministre de la Guerre, etc. « L’opération Rubicon » est lancée. À l’aube, les parlementaires les plus influents sont arrêtés ; l’Assemblée nationale est investie. Sur tous les murs de Paris est affichée la proclamation de Louis-Napoléon, qui s’est emparé du pouvoir, mais qui annonce le rétablissement du suffrage universel et un plébiscite.

Cet épisode constitue l’aboutissement de trois années de tensions et de conflits plus ou moins ouverts entre le président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, et la majorité parlementaire, tentée par un rétablissement de la monarchie mais divisée sur l’identité du futur roi. En toile de fond, le parti républicain gagne des voix et affirme son potentiel. Ne parle-t-on pas, dans tous les salons parisiens et provinciaux, d’un « spectre rouge » qui mettrait en péril les fondements de la société bourgeoise ?

Le coup d’Etat de Louis-Napoléon était prévu, il ne surprend pas grand monde. Les monarchistes ont trop peur de la rue pour oser protester, ils sont donc contraints de se rallier, de mauvais gré, à la nouvelle donne. Quant aux républicains, ils s’efforcent de mobiliser les faubourgs ouvriers, mais ils ne rencontrent souvent qu’une indifférence polie. Des barricades se lèvent, cependant, des hommes meurent, parmi lesquels, héros républicain s’il en est, le député Baudin. L’armée réprime. Sur les grands boulevards, où la colère montait, une terrible fusillade scelle le destin de l’émeute. Le 4 décembre au soir, l’ordre règne à Paris.

Pendant ce temps, les nouvelles arrivent en province, et les résistances s’organisent, plus déterminées qu’on ne l’imaginait. Des colonnes républicaines partent des villages et marchent sur les chefs-lieux. Cela ne va pas sans violence, évidemment, on relève des exactions aussitôt montées en épingle par la propagande bonapartiste. L’occasion est trop belle : la « jacquerie » (le mot est habile) ne justifie-t-elle pas le coup d’Etat ? Que se serait-il passé si une présidence ferme n’avait pas coupé l’herbe sous le pied des effrayantes sociétés secrètes républicaines ?

Louis-Napoléon Bonaparte a gagné la bataille. Le plébiscite lui offre une forte majorité. Mais à quel prix ? Les milliers de républicains déportés en Algérie dans des conditions épouvantables, les exilés, Victor Hugo, Edgar Quinet et tant d’autres. Le coup d’Etat restera, jusqu’à la fin du Second Empire, le remords du prince…

Restait-il quelque chose de nouveau à écrire sur la question ? Si les faits sont aujourd’hui bien établis, les regards ont tendance à surestimer l’habileté stratégique de Louis-Napoléon et à sous-estimer la violence du coup d’Etat. Ils négligent surtout trop souvent la force des résistances républicaines en province. Ils oublient enfin les destins individuels de ces modestes militants dont la trace se perd dans les archives. C’est donc un exercice de rééquilibrage que l’on propose ici avec cette relecture aussi concrète que possible d’un événement qui constitue l’un des piliers – aujourd’hui discuté – de notre culture républicaine.

Lectures conseillées :

Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République, Seuil, 1973.

Eric Anceau, Napoléon III. Un Saint-Simon à cheval, Tallandier, 2008.

Alain Garrigou, Mourir pour des idées. La vie posthume d’Alphonse Baudin, Les Belles Lettres, 2010.

Juliette Glikman, Louis-Napoléon prisonnier. Du fort de Ham aux ors des Tuileries, Aubier, 2011.

Philippe Vigier, 1848, les Français et la République, Hachette, 1982.

Arnaud-Dominique Houte a notamment publié Le métier de gendarme au XIXe siècle (PUR, 2010) et travaille sur les questions de sécurité au XIXe siècle