Pourquoi nous devons connaître l’histoire de l’Afrique ?

5 mai 2011 - 18:30

Café le Saint-Hubert / 25, rue de la poste / Châteauroux

Par Catherine Coquery-Vidrovitch, Professeure émérite, Université Paris-Diderot Paris7

On ne peut comprendre la situation actuelle de l’Afrique subsaharienne sans en connaître les héritages complexes et lourds. L’Afrique n’est « née » ni avec les indépendances, ni avec la colonisation, ni même avec la « découverte » par les Portugais au XVe siècle. Les Africains n’ont jamais vécu dans l’isolement : l’humanité est née en Afrique orientale. Pourquoi l’Afrique fut-elle ainsi marginalisée ? Parce que cette construction négative a été conçue au moment où se développait dans le monde arabo-musulman médiéval puis dans l‘Atlantique la traite des esclaves noirs.

Or l’Afrique fut un carrefour qui mit en contact trois mondes :

-               le monde méditerranéo-afro-asiatique, le plus ancien, approvisionné en or en provenance du soudan occidental via les caravanes transsahariennes. Hérodote évoquait déjà, au Ve siècle avant JC, cette « troque muette » pratiquée par les Phéniciens au-delà des « colonnes d’Hercule ». L’opulence exceptionnelle de Leptis Magna (près de Tripoli), patrie de l’empereur romain Septime Sévère, fut d’en être le débouché privilégié.

-               le monde de l’Océan Indien fut nourri de l‘or en provenance du Zimbabwe (Xe-XVIe siècle) via le port de Sofala, son débouché sur l’Océan Indien. Un archéologue s’est exclamé que les côtes orientales d’Afrique étaient « pavées de porcelaine de Chine ».

-               le monde atlantique fut le dernier arrivé, dans la deuxième moitié du XVe siècle. Les Européens n’ont découvert que « leur » Afrique. Qui plus est : c’est l’or africain qui va financer les constructions navales et les premières plantations esclavagistes portugaises.

L’apport des Africains à l’économie mondiale fut triple :

-       L’or, des origines à la découverte de celui du Brésil

-       La main d’œuvre servile, nécessaire aux plantations esclavagistes

-       Les matières premières, des oléagineux au XIXe siècle au pétrole aujourd’hui.

Avant l’intrusion européenne, cet immense continent grand comme trois fois les Etats-Unis n’avait guère été « colonisé » par l’extérieur. Il comprenait de nombreuses formations politiques indépendantes, depuis la chefferie villageoise jusqu’à l’empire de conquête. Les guerres internes furent intensifiées par les traites d’esclaves. De vastes empires en résultèrent : théocraties musulmanes dans l’ouest (El Hadj Omar, Ousman dan Fodio), chefs de guerre dans le centre et l’est (Rabah, Chaka…).

C’est sur ce terrain chahuté qu’intervint la colonisation européenne, qui était donc loin de mettre la main sur des « peuples immobiles » au cycle du temps toujours recommencé[1].

A partir du moment où les frontières coloniales ont été adoptées, l’histoire des États à venir était amorcée, puisque des frontières-lignes furent reconnues par la Conférence internationale de Berlin (1884-1885). Elles furent renforcées par les États devenus  indépendants, par la charte de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA1963).

Alors intervinrent l’indépendance et ses velléités de démocratisation à travers des constitutions et des modèles importés d’Europe, et manipulés par les hommes politiques à des fins « modernes » : il fallait être élu. Un argument commode fut puisé par les candidats dans l’histoire : nous avons le même passé, « je suis de la même ethnie que vous » ; à ce moment-là apparaît la manipulation de référents précoloniaux refabriqués à des fins de politique moderne.

On peut grosso modo distinguer trois périodes depuis les années 1960 :

-               une première phase de régression politique autoritaire mais d’équipement économique indiscutable

-               les années 1970-1990 sont celles d’une fermentation sociale intense mais souterraine favorisée par les progrès de l’éducation

-               A partir de la chute du mur de Berlin, il y eut relative libération des forces politiques. En dépit de difficultés énormes amorcées avec les chocs pétroliers (1973 et 1979) et les Programmes d’Ajustement structurel imposés par le FMI, les sociétés civiles et politiques s’affirment. Désormais, face aux réalités et au futur démographique, à la jeunesse et à la créativité du continent, le discours afro-pessimiste naguère de rigueur fait place à une analyse des promesses de la jeunesse, du décollage économique et de la créativité du continent.

Pourtant demeurent en Occident des préjugés se traduisant par un racisme croissant qui s’exerce sur les descendants d’immigrés, qui restent, dans l’imaginaire « blanc », des Africains parce que noirs, quelle que soit leur nationalité, leur lieu de naissance et leur niveau générationnel d’enracinement. Or l’Afrique a une histoire comme les autres, qui a joué dans l’histoire de la mondialisation un rôle ancien et durable, mais méconnu. C’est pourquoi l’enseignement de cette histoire à tous les niveaux pédagogiques est devenu indispensable.

Brève bibliographie

- Catherine Coquery-Vidrovitch

2010- Petite histoire de l’Afrique. L’Afrique au Sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, Paris, La Découverte, 244 p.

2009- Les enjeux politiques de l’Histoire coloniale, Marseille, Agone, 190 p.

- Hélène D’Almeida-Topor, L’Afrique, coll. « Idées reçues », Le Cavalier Bleu, 2e éd. 2009.

- Adame Ba Konaré (sous la dir. de), Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du Président Sarkozy, Paris, La Découverte, 2008 (rééd. livre de poche).

- Jean-Michel Severino et Olivier Ray,  Le temps de l’Afrique, Paris, Odile Jacob, 2010, 345 p.


[1] Comme l’a affirmé le président Sarkozy dans son discours à Dakar du 26 juillet 2007.