L’histoire de la valse et la santé des femmes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles

12 avr 2011 - 18:30

Café le Parisien / 49, rue Noël Ballay / Chartres

Par Liz CLAIRE, Laboratoire CRAL EHESS Centre de recherches sur les arts et le langage École des Hautes Études en Sciences Sociales.

La valse, le vertige et l’imagination des femmes à la fin du XVIIIe siècle.
La capacité de la danse à faire partie de la catégorie des arts imitateurs, développée d’abord par des théoriciens tels Claude-François Ménestrier¹ (1631-1705) et Jacques Bonnet² (1644-1724), n’est en effet reconnue qu’à partir de 1750 lorsqu’émerge la pratique du ballet-pantomime sur les scènes des théâtres parisiens. La danse théâtrale relève dès lors du domaine de l’art dramatique professionnel, conçu par de nouveaux artistes spécialisés, les chorégraphes, érigés en auteurs des ballets-pantomimes. Cette définition d’une danse professionnelle et artistique conduit à une différenciation entre les danses scéniques et celles dites « de société » au sein de laquelle le ballet-pantomime se distingue par sa capacité à communiquer l’action dramatique d’une manière plus sensible que la poésie ou l’opéra, grâce au fonctionnement d’une imagination « contagieuse » qui s’effectue entre l’interprète et son public, cette imagination étant activée par la maitrise du geste dansé.
La reconnaissance d’une danse « artistique » fondée sur l’expression des passions participe – en partie – à disqualifier les nouvelles danses de société, jugées dangereuses par rapport aux pratiques traditionnelles. L’élévation du ballet-pantomime au rang d’art imitateur et la séparation des types de danse qui en procède (danse « artistique » versus danses « de société ») s’élaborent dans un contexte où le rôle de l’imagination et sa définition selon des critères sexués deviennent fondamentaux : aux hommes revient une imagination potentiellement « créatrice », source de progrès pour les arts, tandis que l’imagination féminine est davantage perçue comme le signe de dérèglements qu’il s’avère nécessaire de contenir.
L’invention de la valse, par exemple, danse de couple tournante avec une prise fermée, à la fin du XVIIIe siècle, relance d’anciens débats au sujet de la pratique du bal, les interdictions et les préventions contre les danses étant par la suite appliquées à toutes les classes de la société urbaine. Rappelons que l’interdiction du bal est une constante de l’histoire des danses européennes³. Or, la fin du XVIIIe siècle a ceci de remarquable : le discours médical se concentre autour des questions du corps et de l’âme dans la danse, notamment sur l’imagination qui est censée relier le corps et l’âme et sur le vertige induit par certaines danses de couple comme la valse. La prise fermée, nouvelle technique des danses tournantes, indique la manière de tenir sa partenaire dans ses bras. Elle implique une nouvelle gestion du poids du corps de l’autre, créant la possibilité du pivot « à deux », notion importante pour la médecine car c’est ce pivot qui produit le vertige. Ce vertige n’est qu’un exemple des effets néfastes censés résulter de la pratique, notamment chez les femmes, de ces nouvelles danses de bals.
Cet exposé se concentre sur ce phénomène du vertige afin d’illustrer les liens entre la pratique de la valse, la santé des femmes et le rôle qu’on a attribué à l’imagination à cette époque.

1. Ménestrier, Claude-François. Des Ballets anciens et modernes selon les règles du théâtre, Paris, Guignard, 1682, 232pp.; 2e réédition, Genève, Minkoff Reprint, 1985.
2. Bonnet, Jacques et Pierre Michon Bourdelot, Histoire générale de la danse sacrée et profane, Paris, d’Houry fils, 1723 ; réédition, Genève, Slatkine, 1969.
3. La condamnation religieuse des pratiques de danse existe depuis les traités de Tertullien [cf. De Spectaculis], et les interdictions sont particulièrement prépondérantes sous la Réforme lorsque la volte connait une grande popularité (danse de couple pratiquée dans les cours d’Europe, qui incorporait, comme la valse à la fin du XVIIIe siècle, certains aspects du toucher et du pivot du couple fermé sur lui-même).