Le conte comme rencontre entre la culture lettrée et populaire

17 mar 2011 - 18:30

Café le Liber’thés / 21, avenue du président Wilson / Blois

Par Nicole BELMONT, Enseignant-Chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales.

Si la question des passages entre culture savante et culture populaire a attiré l’attention des historiens (J. Le Goff, J.-C. Schmitt, R. Muchembled, entre autres), ces travaux ont négligé le domaine des contes de transmission orale, à l’exception de cette littérature médiévale particulière constituée par les exempla, récits empruntés par les prédicateurs au légendaire populaire. On s’attachera plutôt aux passages de l’une à l’autre culture des contes dits merveilleux : pour l’essentiel emprunts de la culture lettrée à la culture non écrite. On constate aussi des retours de la première vers la seconde, ainsi « La Belle et la Bête » ou « Barbe bleue ». Les modalités de ces emprunts ne sont pas les mêmes d’une époque à l’autre. On considérera trois périodes : la Renaissance et la littérature des « Conteurs » (Boccace et Chaucer, les premiers, Nicolas de Troyes, Straparole, Basile, et bien d’autres) ; la grande vogue des « contes de fées » de la fin du XVIIe siècle en France et son plus éminent représentant , le plus singulier également,  C. Perrault ; enfin, le changement de perspective  marqué par la publication du recueil des frères Grimm au début du XIXe siècle.

A la Renaissance, ce premier « renouveau » du conte emprunte beaucoup d’intrigues, de motifs, de ressorts dramatiques au conte populaire, aussi bien merveilleux  que facétieux. Et il utilise ce qu’on peut appeler une « fiction d’oralité », puisque la majorité de ces recueils insère la narration dans un récit-cadre. Celui-ci suppose la réunion obligée d’un certain nombre de personnes distinguées qui décident de se raconter  des histoires les unes aux autres pour se divertir. A l’issue de ce rassemblement,  il est décidé de mettre par écrit tout ce qui a été dit, tellement le divertissement a été apprécié : il faut lui donner une trace pérenne dans l’écrit. Peut-on considérer cette fiction d’oralité comme un hommage rendu à l’origine première de ces récits ? Mais ceux-ci sont largement remodelés au niveau de l’intrigue en particulier. Un exemple en témoignera :  le conte appelé « La Fille aux trois galants », que l’on trouve chez Nicolas de Troyes dans son Grand Parangon des nouvelles nouvelles (1536) et dans la tradition orale (24 versions orales recueillies en France).

La grande vogue des contes de fées s’étend en France sur un siècle entier, de la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. Si quelques-uns des nombreux auteurs puisent dans la tradition orale, comme Mme d’Aulnoy et Perrault, la plupart créent un univers de féerie extravagant,  étranger  aux contes de transmission orale. Le « cas » Perrault pose d’autres problèmes, dans la mesure où il semble conserver la simplicité de la tradition populaire, mais il s’agit d’une simplicité fabriquée qui cache son travail de recomposition. L’exemple de « La Barbe bleue » est particulièrement  démonstratif à cet égard.

Le recueil des frères Grimm (1812-1815) impose l’image moderne des contes populaires : ce sont des récits pour les enfants. La mise en écrit est un leurre qui ne laisse apparaître que les caractères de simplicité, voire de naïveté des contes  et masque leur nature profonde que la parole révèle. Une ère nouvelle dans les passages entre culture orale et culture lettrée.

Nicole Belmont