Une mémoire française : l’internement des Tsiganes en France, 1940-1946

10 sept 2009 - 18:30

Café Autour de la Terre / 7, place sainte Croix / Orléans

Intervenant : M. Emmanuel FILHOL, Université de Bordeaux 1, Laboratoire Epistémé.

Le drame des Tsiganes français demeure aujourd’hui encore largement occulté. Le souvenir des lieux d’internement ne s’est pas fixé parce que les camps ont disparu, ou sont redevenus ce qu’ils étaient avant sans qu’on y puisse lire cet épisode douloureux. À la disparition matérielle des camps est venu s’ajouter le fait que la société a refusé de se préoccuper du vécu des victimes auxquelles personne ne s’identifiait : les Tsiganes, considérés comme « mauvaises victimes », ont été ainsi exclus de la mémoire.
Pendant longtemps, les communes où avaient été internés les « nomades » ont refoulé purement et simplement la réalité des camps. Le refoulement a fonctionné de façon si massive qu’il s’est accompagné  parfois d’une dénégation. Des municipalités refusent d’admettre de nos jours qu’un camp pour les « nomades » ait existé sur l’emplacement de leur commune. Si certaines personnes bienveillantes ont cherché à savoir ce qui s’était passé, se sont indignées, ont voulu préserver de l’oubli la souffrance infligée, ce qui domine en général au sein de la population ou des pouvoirs locaux est une attitude d’indifférence et de rejet. D’où l’ignorance entretenue par la société à propos des persécutions commises au cours de cette période tragique contre la communauté tsigane.
Du côté des historiens, le désintérêt s’est imposé avec autant de réussite. Le discours historique en France a ignoré l’internement des Tsiganes. En dehors des études tardives et peu nombreuses, les publications concernant Vichy destinées aux spécialistes ou à un public scolaire taisent son existence. Quasi aucun des manuels d’histoire les plus diffusés dans les classes de première et de terminale ne consacre une ligne à cette question.
Le drame des Tsiganes n’a pas non plus laissé beaucoup de trace sur les monuments ou les plaques. Le défaut de mémoire s’y affirme clairement. La majorité des communes préfèrent l’oubli, maintenant dans l’ombre un aspect peu glorieux de l’histoire locale. Treize stèles sur les trente camps se souviennent des Tsiganes. Encore faut-il préciser que les plaques, dont les textes s’avèrent parfois en partie critiquables, ont été apposées à des dates bien postérieures à la fermeture des camps, entre 1985 et 2009 (huit stèles n’existent que depuis 2004).
Même occultation enfin du côté de l’État. Les gouvernements de la République qui se sont succédés depuis la Libération n’ont pas cru bon d’expliquer quel traitement avait été appliqué aux Tsiganes de France pendant la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas de Mémorial national leur rendant hommage. L’État pratique à de rares exceptions près une politique du silence.
La société a donc choisi l’amnésie plutôt que la (re) connaissance de ce qu’avaient vécu les Tsiganes sous l’Occupation et Vichy. Les Tsiganes sont restés marginaux dans la mémoire collective française.
Pour lutter contre cet oubli, la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage (Fnasat : 59, rue de l’Ourcq, Paris 75019. Tél. 01 40 35 00 04) en collaboration avec différents partenaires associatifs et le soutien des institutions ont décidé d’organiser un événement commémoratif qui se déroulera durant l’année 2010 sur l’ensemble du territoire national. Le but étant d’atteindre le plus large public. Le lancement de la commémoration aura lieu à Paris en avril 2010. L’objectif du projet est de mettre en lumière et de faire connaître un épisode occulté de notre histoire, celui de l’internement et de la déportation des Tsiganes en s’attachant à la situation en France de 1939 à 1946.
Le thème de l’internement et de la déportation des Tsiganes sera décliné sous plusieurs formes : expositions artistiques ou pédagogiques, projection de films et débats, conférences, publications, concerts, etc.
Les manifestations envisagées seront portées dans les régions et les départements par la fédération Fnasat-Gens du voyage et l’ensemble de ses associations, l’association Romani Art, les associations et collectifs de Gens du voyage, les associations de défense des droits, les institutions et associations pour la mémoire de la déportation et de la résistance, ainsi que les personnes impliquées sur ce sujet à titres divers.
Tous ceux – intervenant dans le champ social, politique, religieux, culturel – qui souhaiteraient prendre connaissance des informations relatives à cette commémoration et y apporter leur participation ou une aide (matérielle, financière, symbolique) pourront consulter un site qui sera mis début 2009 à leur disposition.

Pour en savoir plus

  • Études tsiganes, Nouvelle série, Volume 6, 1995/2, France, 1939-1946 : L’internement des Tsiganes ; Volume 13, 1999/1, L’internement : des lieux de mémoire.
  • Emmanuel Filhol, L’internement et la déportation de Tsiganes français sous l’Occupation : Mérignac-Poitiers-Sachsenhausen, 1940-1945 , Revue d’histoire de la Shoah, n° 170, Septembre-Décembre 2000, p. 136-182.
  • Emmanuel Filhol, La mémoire et l’oubli. L’internement des Tsiganes en France, 1940-1946, Paris, L’Harmattan, 2004.
  • Emmanuel Filhol, L’indifférence collective au sort des Tsiganes internés dans les camps français, 1940-1946, Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 226, Avril-Juin 2007, PUF, p. 69-82.
  • Emmanuel Filhol, Les Tsiganes, les oubliés de la lutte contre les discriminations ?, in Esther Benbassa (dir.), Dictionnaire critique des racismes et des discriminations, Paris, Larousse, à paraître fin 2008.
  • Guenter Lewy, La persécution des Tsiganes par les nazis (The Nazi Persecution of the Gypsies, 2000), avant-propos par Henriette Asséo, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
  • Denis Peschanski, avec la collaboration de Marie-Christine Hubert et Emmanuel Philippon, Les Tsiganes en France 1939-1946, Paris, CNRS Éditions, 1994.
  • Raphaël Pillosio, Route de Limoges, Documentaire, 2003.
  • Jacques Sigot, Ces barbelés oubliés par l’Histoire. Un camp pour les Tsiganes… et les autres. Montreuil-Bellay 1940-1945, Châteauneuf les Martigues, Éditions Wallada, 1994